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« LA NUIT DE L’IMOKO » de BOUBACAR BORIS DIOP

BBD

Des réflexions lucides et audacieuses sur notre société :« La nuit de l’Imoko » de Boubacar Boris Diop, (Mémoire d’encrier, mars 2013, 159 pages).

Boubacar Boris Diop nous a habitués à des ouvrages bien écrits et qui interrogent toujours notre société en profondeur. Pour son dernier recueil de nouvelles intitulé « La nuit de l’Imoko »,  il ne déroge pas à la règle. Lucide,  sans verser dans le pessimisme, il livre dans cet ouvrage riche de sept textes ses réflexions pertinentes. Pour autant, sa plume reste souvent corrosive voire subversive avec du mordant  à vous couper le souffle. En atteste le texte intitulé « Retour à Ndar-Géej »  dans lequel l’auteur exhale  toute sa passion pour la vieille ville  avec un retour sur l’histoire passionnante de la vieille cité, les bonnes vieilles habitudes des habitants de l’ancienne capitale de l’Aof. Bref, une belle description en mesure de plonger les saint louisiens de souche dans une profonde nostalgie.
Et voilà que l’auteur nous sort brusquement de notre belle contemplation onirique  pour nous servir la réalité toute crue : « Ndar aujourd’hui, ce sont des bruits. Des odeurs très fortes. Une ville aux espaces bouchés. Une ville-souk sur le modèle de la capitale, tristement coincée entre la mer et le fleuve. Hier, la douceur de vivre, aujourd’hui la débrouille vulgaire et bavarde ». De ces belles driankés sur lesquelles bon nombre de Sénégalais ont fantasmé,  Boris, à travers le regard de Malick,  nous en bouche un coin. Et voilà ce qu’il reste de ces gracieuses créatures à l’en croire.  « Elles sont maigres comme un jour sans « ceebu suweer », le fameux riz au poisson-fantaisie – spécialité typiquement saint-louisienne -, elles parlent l’anglais commercial avec un drôle d’accent américain ». « Ne sachant même plus l’art de trainer les pieds pour remplir l’air du parfum de leur gongo, elles s’en vont à grandes enjambées à leur travail. C’est qu’il faut se hâter désormais pour gagner sa vie, puisque cela ne vaut plus rien de la vivre ».
 L’actualité politique dans ce recueil de nouvelles reste  dominée par le texte «  Me Wade ou l’art de bâcler son destin… ». L’écrivain- journaliste  nous plonge avec une plume alerte sur le règne du troisième président de la République du Sénégal et ses derniers jours au pouvoir. Le texte  nous renseigne suffisamment sur  l’homme. Sous la plume de l’auteur, Wade est décrit comme  « un autocrate bien plus dangereux qu’on pourrait le croire à première vue ». Le portrait que dresse l’auteur du « Temps de Tamango »  de l’ancien président «  qui a tout promis et tout trahi », n’est pas du tout reluisant. En tout cas,  pour Boris  Diop,  Wade est  « souvent apparu plus comique et fantasque que cruel ». A présent qu’il n’est plus au pouvoir, l’auteur  estime  que « nous devons garder présent à l’esprit que c’est bien malgré lui qu’il s’est résigné à un système pluraliste et ouvert ». Avant de rappeler que Wade fut un  « un leader de l’opposition ayant eu à son tableau de chasse un vice-président du Conseil constitutionnel ».  Ça vous fait penser à quoi, dites ?
  La crise malienne est également abordée dans le même texte  avec un regard en déphasage de la grille de lecture que se font bon nombre de nos compatriotes sur le sujet.  L’auteur en tire cette réflexion somme toute pertinente : « Peut-être est-il temps que nous apprenions à suspendre notre jugement pour nous donner le temps d’explorer les faits et les dynamiques propres à chaque crise africaine ». A en croire Boris Diop, en effet, cela éviterait de « formuler des avis péremptoires à partir de clichés dangereusement réducteurs ».
Sur la seconde alternance qui ressemble à bien des égards  à celle de 2000 avec un peuple qui en avait « marre  d’une famille et d’un clan de prédateurs déchaînés »,  il pense  qu’une telle répétition de l’Histoire devrait commencer à nous inquiéter  avant de s’interroger : «  Quand donc  réussirons-nous à nous libérer de ce piège référendaire   récurrent ? Le fait qu’un choix aussi important que celui de notre chef de l’Etat  soit parasité, voire dicté, par des émotions primaires est particulièrement malsain ». A l’en croire, notre maturité politique se jugera quand nous sortirons de ce cercle infernal. Il nous restera alors, résume l’ancien Grand prix du président de la République pour les Lettres, « à apprendre comment choisir le bon président, celui qui saura emporter notre adhésion raisonnée parce que nous aurons vu en lui un homme d’Etat capable de relever les défis de la citoyenneté et du progrès économique et social ».
Boubacar Boris Diop livre d’autres  réflexions pertinentes  avec un regard qui reste clairvoyant et critique  à l’instar  du titre éponyme de ce recueil, «  La nuit de l’Imoko » avec en toile de fond les luttes de pouvoir. « A Djinkoré, tous les sept ans, les Deux Ancêtres se lèvent d’entre les morts et pendant une nuit entière, la nuit de l’Imoko, ils disent à leurs descendants comment ils doivent se comporter pendant les sept années suivantes ».  Sauf que c’est aussi « la nuit où tous les criminels sont confondus, celle aussi où les femmes infidèles, les maris indignes et les chefs injustes sont rappelés à l’ordre par la voix courroucée des Deux Ancêtres ». On vous l’a déjà dit, avec le premier lauréat du grand prix du chef de l’Etat pour les Lettres, l’humour reste toujours ravageur.
Les nouvelles réunies  dans cet ouvrage, peut-on lire sur la page de garde, « témoignent de la cohérence de l’univers littéraire de l’écrivain sénégalais. Au delà de la déroute des sociétés africaines, il y donne à voir les tourments d’êtres à la dérive, pris au piège de leurs délires. Loin de toute vaine luxuriance, ces récits sans fards ni artifices sont ceux d’un observateur  lucide et désabusé de notre époque ». Peut-être que la marche de l’histoire fera revenir Boris de ses désillusions. Eh oui, on peut se permettre de rêver. Pour le moment, il reste à se plonger dans les réflexions audacieuses de ce recueil, loin des béatitudes de certaines plumes. Alassane Seck Gueye
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