LA GAUCHE DEVANT L’HISTOIRE, par Mansour SY Djamil

jean_jaurès

Monsieur le Président Robert Sagna,

Monsieur le Président de la Fondation Européenne d’Etudes Progressistes,

Monsieur le Représentant de la Fondation Jean Jaurès,

Monsieur le Président de Imagine Africa,

Messieurs les représentants des partis de gauche européenne présents dans cette salle,

Messieurs les leaders de la gauche sénégalaise,

Mes chers camarades et amis,

Je me réjouis de l’occasion qui m’est offerte, en tant que Président de Bes Du Ñakk, de participer à cette rencontre internationale et voudrais exprimer ma gratitude à l’endroit de mon ami de longue date, Monsieur Pierre Sané, Président de Imagine Africa, pour m’avoir invité à y prendre part.  Je retrouve  ici des amis de toujours, notamment le Président Robert Sagna avec qui j’ai partagé, pendant des années, la résidence universitaire de Nanterre dans la banlieue parisienne. J’ai en souvenir les articles fort étudiés sur l’agriculture sénégalaise qu’il publiait dans l’Etudiant sénégalais, organe de l’Association des Etudiants Sénégalais en France (AESF) dont il était membre. D’ailleurs nous avons dans cette salle trois anciens présidents de cette association : Monsieur Landing Savané, Monsieur Cheikh SY assis à mes côtés, et moi-même. C’est gratifiant de voir que nous sommes, avec d’autres tels que Monsieur Pierre Sané, toujours sur la brèche, et avons su garder nos idéaux de jeunesse.

Je reconnais aussi mes amis membres de la commission scientifique des Assises Nationales (Mamadou Lamine Loum (ancien Premier Ministre), Ousmane Tanor Dieng, Secrétaire Général du Parti socialiste, Mamadou Lamine Diallo, Député à l’Assemblée Nationale, le professeur  Abdoulaye Elimane Kane) avec qui j’ai passé deux ans de discussions fécondes sur toutes les questions qui interpellent le Sénégal sous la présidence de Monsieur Amadou Moctar Mbow, Ancien Directeur Général de l’UNESCO. Sans oublier ma collègue l’honorable députée Me Aissata Tall Sall et la félicité pour sa brillante réélection à la Mairie de Podor. Il y a de cela 15 jours, le 29 Juin 2014.

Enfin, c’est un grand plaisir de partager ce panel avec Henry Weber, Secrétaire National du Parti Socialiste français et ancien dirigeant du mouvement étudiant de Mai 68. Je l’ai longtemps croisé dans les amphithéâtres de Censier et de la Sorbonne durant les années 65 à 70, années de braise du mouvement étudiant.

INTRODUCTION

Depuis deux jours, les participants à ce séminaire ont creusé leur sillon en s’essayant à « l’intelligence théorique du mouvement historique d’ensemble » dont parlait Marx et qui n’est rien d’autre que l’exigence d’un important travail de connaissance du réel, condition nécessaire à sa transformation. Activité théorique, élaboration stratégique et pratique politique sont inséparables dans la démarche de la gauche. Comme toute réalité objective, l’essence de la société post coloniale, son développement et ses contradictions sont connaissables ; mais cette connaissance n’est possible qu’à certaines conditions que le courant révolutionnaire et les masses populaires ne réalisent pas spontanément.

En effet, le courant révolutionnaire n’a pas à sa disposition un appareil théorique et conceptuel qui lui permet de parvenir à la connaissance scientifique de la réalité objective et des rapports contradictoires qui la constituent. Il ne peut, pour les mêmes raisons, élaborer des structures d’organisations stables. Cette connaissance ne peut lui venir que de l’extérieur qui historiquement, a pris la forme d’un parti révolutionnaire.

Le sens et le contenu de cette extériorité ont varié considérablement depuis que Lénine l’a théorisée. Il y’a extériorité dès l’instant où un besoin objectif de connaissance et d’intervention sur le mouvement de la société se fait sentir. Ce besoin doit être pris en charge par la gauche africaine et mondiale toute entière. Il s’agit d’installer l’activité intellectuelle – la connaissance, la création, la théorisation, le débat rigoureux fait d’argumentation et de réfutation – au cœur du travail politique. Cependant, la notion d’extériorité a une signification plus riche que celle de l’intervention d’une catégorie sociale extérieure aux masses populaires, en l’occurrence les intellectuels, apportant du dehors le savoir aux classes populaires. C’est pourquoi je me félicite de notre rencontre d’aujourd’hui qui inaugure une nouvelle approche.

Alors que la tendance générale est de voir des intellectuels éloignés des couches populaires faire des recherches dans le cadre académique et  spécialistes de sujets tels que l’esthétique ou l’épistémologie qui échappent complètement aux masses, les participants rassemblés ici sont à la fois des intellectuels mais également des leaders de partis comme à l’époque de Marx, Engels et de Lénine qui étaient les deux à la fois. Leurs recherches et leurs publications étaient indexées sur l’actualité politique du moment. Ensuite, ils étaient des dirigeants de partis, c’est-à-dire des stratèges confrontés à des problèmes politiques réels, à la différence de  grands intellectuels de gauche comme Althusser, d’Alain Badiou, d’Etienne Balibar, de Jacques Ranciere, brillants chercheurs marxistes mais extérieurs aux organisations populaires.

L’extériorité dont il est question ici est celle d’un courant révolutionnaire qui n’est pas éloigné du peuple comme le terme d’extériorité pourrait le laisser penser immédiatement. Il implique au contraire une intériorité, c’est-à-dire un lien intime avec le peuple par les perspectives de transformation sociales dont il est porteur. L’extériorité spécifique des leaders rassemblés ici permet à leurs partis d’être de façon particulière internes aux couches populaires les plus exploitées. Cette extériorité ne se décrète pas et ne s’opère pas mécaniquement. Son processus de construction est complexe et il n’est évidemment jamais achevé. Le séminaire d’aujourd’hui est un moment de la construction de cette extériorité par des leaders internes au processus d’émancipation humaine. C’est une activité indispensable pour la gauche à reconstruire : activités théoriques et stratégiques du peuple pour sa connaissance du mouvement et de la société et du monde. C’est pourquoi la réflexion historique de la gauche sur elle-même, objet de ce panel, témoigne de la nécessité et de la possibilité de cette activité : à la fois développer une théorie et intégrer les riches expériences dans les luttes actuelles (avec des exemples tels que le PAI et ses différents démembrements  historiques comme parti d’opposition,  le PS comme parti au pouvoir ou l’ANC pour les deux).

Si l’activité théorique d’ensemble de la gauche inclut l’activité spécifique des intellectuels, elle ne se réduit pas à elle. En effet l’activité théorique du parti de gauche qui assume sa fonction d’intellectuel organique concerne l’ensemble du parti. C’est pourquoi situer l’extériorité de cette manière pose la question de la nécessité d’un parti de gauche possédant la connaissance du mouvement contradictoire de la société capitaliste, apte à élaborer des concepts opératoires, et capable de définir les formes d’organisation et de fonctionnement dont il a besoin. Voilà qui campe le décor de ce séminaire qui constituera, nous l’espérons, un moment capital dans le processus de recomposition de la gauche en général et de la gauche sénégalaise en particulier.

  1. LA GAUCHE DEVANT L’HISTOIRE

« La gauche devant l’histoire » : tel est le thème que je vais traiter aujourd’hui. Cette contribution n’a d’autre ambition que de dialoguer avec celles et ceux qui sont à la quête d’un autre possible. Les thèses avancées ici sont faites pour être discutées et dépassées car ce sont les idées qui provoquent doutes et controverses qui peuvent produire du nouveau. Elle s’inspirera aussi de Césaire qui disait «Devant l’histoire, il faut savoir être humble, avoir du courage, se remettre en cause». En effet, il est urgent que la gauche retrouve la maîtrise de son destin ; et ceci passe nécessairement par la compréhension de son histoire. Les questions générales sur la gauche et l’histoire méritent d’autant plus d’être posées que la dégradation politique s’est accompagnée d’une incapacité intellectuelle à analyser l’échec actuel. Il importe d’essayer de retrouver l’actualité d’un passé enfoui dans les décombres de la philosophie du progrès et de la justice.

Vincent Duclert avance dans son livre La Gauche devant l’histoire que la gauche a « rejeté la connaissance et repoussé les intellectuels ». Il ajoute que « le déclin politique de la gauche, en pleine accélération, repose principalement sur un fait essentiel : une coupure avec l’histoire qui produit une véritable rupture avec la politique ». Nous partagerons ce point de vue dans le cas du mouvement démocratique sénégalais, avec comme parfaite illustration Le Parti Africain de l’Indépendance (PAI) qui, malgré la place qu’il occupe dans l’histoire politique du Sénégal, n’a jamais écrit son histoire, ne se penche point sur son passé et ne le transmet pas à la nouvelle génération. Pourtant, le dossier PAI aux Archives Nationales et à l’Institut Fondamental d’Afrique Noire (IFAN) suffirait pour disserter sur l’histoire de la gauche sénégalaise car renfermant suffisamment d’informations sur la dislocation du PAI : l’histoire de sa création, de la dissolution, les péripéties de la clandestinité, l’histoire du maquis de Kédougou et de la Casamance, les PV des interrogatoires des principaux acteurs, les erreurs, les faiblesses, les trahisons, mais aussi la lutte héroïque des militants de ce parti, modèles de courage, de dévouement et d’endurance devant l’épreuve, capacité de résilience du parti révolutionnaire malgré la barbarie de la répression.

Par contre, en France, les partis ont une vieille stratégie pour attirer les intellectuels. Sans plonger dans le passé, on peut voir aujourd’hui dans la préparation des congrès du Parti Communiste Français (PCF) et du Parti Socialiste (PS), à travers des contributions en ligne, des motions, reflets des tendances, l’exemple d’efforts considérables des partis de gauche pour comprendre l’histoire en cours. Ces échanges conduisent ainsi à un entrecroisement d’une fécondité jamais atteinte par la démocratie, et qui utilise tous les outils techniques et technologiques au service du débat d’idées.

Le PCF a une vieille tradition intellectuelle illustrée par les débats du  Comité Central d’Argenteuil de 1966, et a exercé une hégémonie idéologique et intellectuelle – de la libération à la fin des années 70 – sur le paysage culturel français. Le PCF encourageait la réflexion avec des publications de qualité telles que La Pensée et La Nouvelle Critique, et des instituts tels que l’Institut Maurice Thorez ou la Fondation Gabriel Péri. Ce parti d’Althusser, de Garaudy, de Picasso et d’Aragon, de Paul Eluard, Fernand Léger, Joliot, Curie, Langevin, Herzog, Georges Soboul, Henry Denis, Bartholy et tant d’autres, représentait 21% de l’électorat . Ces idées comptaient réellement dans tous les domaines.

Les propos de Vincent Duclert pouvaient  se justifier au moment où la gauche était au creux de la vague surtout après la débâcle de 2002. Mais aujourd’hui le PS a conquis tous les pouvoirs même si on doute sur sa capacité à les conserver. Mais les intellectuels y jouent un rôle capital. Ce parti recrute dans les écoles les plus prestigieuses de la France – Centrale, Polytechnique, Mines, Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, Science Po HEC – renouant avec la tradition de ses fondateurs tels que Lucien Heer et Jean Jaurès, tous normaliens et agrégés de philosophie.

  1. Une défaite douloureuse

Nous sommes en proie à des interrogations devant l’ampleur de la crise du capitalisme, son incapacité à résoudre les difficultés qu’il engendre, à les attaquer et à leur trouver une alternative. Une nouvelle réflexion se fait jour et un certain nombre d’auteurs cherchent à retravailler les classiques et les nouvelles théories. Ils revisitent les écrits de Rosa Luxembourg, de Gramsci, de Lénine, mais également d’Althusser, de Deleuze, de Foucault comme en font état les écrits d’Isabelle Garo, l’une des philosophes les plus fécondes de la gauche française. La problématique posée par ces auteurs ouvre de véritables perspectives pour qui veut travailler sur l’alternative au néolibéralisme.  La gauche devant l’histoire  de Vincent Duclert participe de cette problématique que soulèvent tous les auteurs de gauche : existe-il dans toutes les expériences du siècle dernier des germes porteurs d’une autre promesse d’avenir ? N’y a-t-il pas des enseignements à tirer du présent et du passé ? La maîtrise des données de l’histoire est capitale ; elle permet d’actualiser le passé oublié et de repenser le devenir démocratique.

  1. La quête d’un sens disparu

Nous vivons une époque où des horizons les plus divers émergent la crainte et même une condamnation du libéralisme : syndicalistes, écrivains, philosophes, économistes, juristes, religieux, ONG multiplient leurs critiques ; des clubs et des associations se forment affichant comme but la résistance à ses effets dévastateurs. Leur audience s’élargit, les propos se précisent, remettant en cause les principes mêmes de ce système : au mieux, le libéralisme ne résout rien ; au pire, il est décrié comme portant des exigences de rentabilité suicidaire.

 

Dans un monde en crise où la logique de la concurrence propre au libéralisme semble se déployer aveuglément sans que personne, ni les chefs d’Etats les plus puissants, ni les multinationales, puissent en infléchir le cours, l’histoire suscite assurément un intérêt grandissant, l’espoir de retrouver des repères et du sens à notre existence et un désir très fort de sortir de ce sentiment de dépossession de notre destin. Mais un immense doute vient s’opposer à la recherche de conceptions radicalement neuves. L’alternative au capitalisme, que semblait  incarner l’URSS s’est effondrée, minée de l’intérieur et rejetée par les peuples dont elle prétendait assurer le bonheur. Des millions d’hommes et de femmes ont vu, pendant 80 ans, dans l’avenir soviétique, l’existence d’un ailleurs possible mais ils on été déçus. La disparition de l’URSS a brouillé la plupart des repères du siècle, même chez ses détracteurs ; véritable défaite et une débâcle que Perry Anderson commente ainsi : « La défaite est une expérience douloureuse que l’on est toujours tenté de sublimer ».

Cependant pour la reconstruction d’une gauche, il ne nous faut rien sublimer. Au contraire, il urge de revenir aux fondamentaux. Alors que le libéralisme est en pleine crise, la gauche s’affaisse et perd ses repères. Les idéologies portées par la gauche au siècle dernier, communistes et socialistes ne constituent plus les forces propulsives nécessaires à la transformation sociale. La première c’est historiquement effondrée avec le « socialisme réel » et le soviétisme. La seconde dans sa version socialiste (sociale démocrate ou sociale libérale) a fini par résumer son projet à une adaptation au système dominant, échouant à remettre en cause les fondements même du système libéral. Pourtant d’une manière promontoire, Césaire dénonçait cette situation de la gauche, en 1956, dans sa lettre de démission du Parti Communiste adressée à Maurice Thorez : « Les révélations de Khrouchtchev sur Staline sont telles qu’elles ont plongées tous ceux qui ont, à quelque degré que ce soit participé à l’action communiste, dans un abime de stupeur, de douleur et de honte. Tout cela nous  autorise à dire que dans de nombreux pays d’Europe, et au nom du socialisme, des bureaucraties usurpatrices et dont il est maintenant prouvé qu’il n’y a rien à attendre, ont réussi la piteuse merveille de transformer en cauchemar ce que l’humanité à pendant longtemps caressé  comme un rêve : le socialisme. »

Ces sentiments de Césaire traduisent la faillite d’un idéal et sont l’illustration pathétique de l’échec de toute une génération. On assiste à une délégitimation des perspectives révolutionnaires et s’imposent à nous les questions suivantes dans notre quête d’un sens disparu :

L’espoir en un « après capitalisme » a-t-il disparu avec le système soviétique ?

A-t-on une alternative durable à opposer au capitalisme ou sommes-nous condamnés à nous adapter, tant bien que mal, en accordant au mieux un peu de commisération aux plus démunis (stratégie de réduction de la pauvreté si chère à la Banque Mondiale).

Peut-on, après la disparition du système soviétique, et à l’ère de l’informatique et des biotechnologies, encore parler de socialisme et de gauche ? Ou s’agit-il de rêves dépassés, sympathiques et généreux certes, mais obsolètes ?

Doit-on renoncer à penser le monde même si tout ce que nous avons connu comme système politique ou pensée a failli et a provoqué un profond scepticisme à l’égard de toutes idées, même neuves ?

L’organisation de ce séminaire est un début de réponse à ce questionnement pluriel. Nous devons persévérer dans notre quête d’une alternative parce qu’il reste une piste  qui nous appelle à faire, des blessures du passé, non pas un handicap, mais un levier pour tenter de construire collectivement, pièce par pièce, une vision cohérente du monde et de notre temps  pour l’Afrique dont nous rêvons, l’Afrique que nous désirons, l’Afrique que nous méritons.

  1. QU’EST-CE QUE LA GAUCHE ?
  2. Les principes fondateurs de la gauche

La gauche est née de la rencontre de deux grandes idées : l’idée de progrès et celle de justice.

La première est un produit de la raison judéo chrétienne incarnée dans l’esprit scientifique auquel les lumières du XVIIIème siècle et surtout l’Encyclopédie, ont donné un nouvel élan grâce à son prolongement pratique qu’est la technologie. L’idée de progrès a joué un rôle moteur dans les combats démocratiques et dans les luttes pour la transformation sociale qui ont marqué l’histoire de la gauche, fondée sur la conviction que l’activité humaine pourrait légitimement se fixer comme objectif d’améliorer la vie des peuples et que les générations les plus jeunes pouvaient bénéficier d’une existence  meilleure que celle de leurs parents. La dynamique progressiste a donné un sens et une expérience à l’engagement de millions d’hommes et de femmes et à la mobilisation populaire. Mais ce progrès, grand récit et mythe de la modernité occidentale, est aujourd’hui mis en débat et même remis en cause. La maîtrise sociale du progrès et de ses innovations pose problème car l’explosion de la puissance technologique suscite de nombreuses interrogations quant à son sens et sa maîtrise sociale individuelle et démocratique.

La seconde est le fruit d’un sentiment que l’on peut dire eternel auquel le mouvement ouvrier, victime d’une société profondément inégalitaire, a engendré au XIXème siècle avec une exigence fondamentale : le sentiment de justice qui fait affirmer aux hommes de gauche comme Jean Jaurès que le « l’impératif catégorique était de faire régner la justice contre la violence et la misère, transformant précisément sa pensée, par la découverte de l’injustice fondamentale faite aux ouvriers ». Injustice nichée dans la contradiction entre le capital et le travail. Le capital n’étant pas une chose figée, sa fonction sociale est de se mettre en valeur. Mais il ne le peut que dans son rapport avec la force de travail qui, seul, le met en valeur en mettant en œuvre les moyens de production. La machine ne peut pas créer la richesse par elle-même. C’est la force de travail par ses activités diverses qui modifie le mouvement du capital. Celui-ci afin d’en tirer le maximum de profit contribue dans une totalité contradictoire à accroître en nombre la force de travail et à mobiliser sa qualité pour obtenir un meilleur rendement. En même temps, il l’exploite durement, en réduit le nombre, pour diminuer au maximum les frais de production. Réduisant une partie de lui-même (le capital variable), le capital se nie. Exploiter durement, éliminer une partie de la force de travail, c’est pour le capital la manière la plus directe d’accroître ses profits.

La course au profit et à l’accumulation de capital sont telles que les formes d’exploitation de la classe ouvrière (de la partie variable du capital) ne cessent de s’aggraver. C’est le caractère continu du mouvement de la mise en valeur du capital qui fonde la lutte des travailleurs pour leur émancipation. Tant que cette contradiction existe, le combat de la gauche est toujours actuel : c’est ce a quoi nous assistons en Occident et dans les anciens pays coloniaux. C’est cette loi qui fonde la raison d’être de la gauche.

Jacques Julliard dans Les Gauches Françaises précise : «  ôtez l’une ou l’autre de ces deux idées et il ne reste rien de ce que l’on appelle la gauche. Sans le progrès, la gauche n’est qu’une entreprise de bienfaisance incapable de s’attaquer aux causes de l’injustice. Sans la justice, elle se réduit à un lobby technocratique, qui fait une confiance aveugle à l’évolution de la société moderne».

Aujourd’hui la gauche doit réinvestir la notion de progrès et grâce à la justice, anticiper les dérives ; mais elle  est une notion chargée, porteuse de toute une histoire qu’il convient de revisiter!

 

La gauche a une très longue histoire qui repose sur des faits et des textes qui ponctuent son évolution. Je voudrais faire référence ici à un texte fondateur qui a défini le cadre de l’activité du mouvement révolutionnaire international. Il s’agit des 21 conditions d’admission des partis dans l’Internationale Communiste adoptées par le deuxième congrès de l’Internationale en 1920. Je vais m’arrêter sur deux conditions  qui vont nourrir le débat pendant plus d’un siècle au sein des deux composantes de la gauche : les communistes et les socio-démocrates.

 

D’abord la condition 7 qui stipule : «  les partis désireux d’appartenir à l’Internationale Communiste ont pour devoir de reconnaitre la nécessité d’une rupture complète et définitive avec le réformisme et la politique du centre et de préconiser cette rupture parmi les membres des organisations. L’action communiste conséquente n’est possible qu’à ce prix. L’internationale communiste exige impérativement et sans discussions cette rupture qui doit être consommée dans les plus brefs délais».

Cette question qui était à la base du congrès de Tours et de la scission au sein de la SFIO est toujours d’actualité. La condition exige une rupture complète et définitive avec le réformisme. Ce courant est toujours là, massivement présent. Le réformisme, dans certaines circonstances en exprimant des revendications populaires ou par l’appui qu’il leur apporte peut contribuer à limiter les conséquences à l’exploitation capitaliste. Toutefois, même si dans un rapport de force donné peut dominer un comportement tendant à limiter l’exploitation, la tendance fondamentale reste dans le mouvement interne du réformisme, la non remise en cause du système capitaliste et de son extension impérialiste, conçue comme forme d’existence naturelle du mouvement de la société. Cette tendance s’exprime par la collaboration de classe au niveau sociale politique et au niveau de l’état par les thèmes idéologiques qui lui sont associés.

La condition 8 stipule : « dans la question des colonies et des nationalités opprimées, les partis des pays dont la bourgeoisie possède des colonies ou oppriment des nations doivent avoir une ligne de conduite particulièrement claire et nette. Tout parti appartenant à la troisième internationale a pour devoir de dévoiler impitoyablement les prouesses de ’’ses’’ impérialistes aux colonies, de soutenir, non en paroles, mais en faits tout mouvement d’émancipation dans les colonies, d’exiger l’expulsion des colonies des impérialistes de la métropole, de nourrir au cœur des travailleurs du pays des sentiments véritablement fraternels vis-à-vis de la population laborieuse des colonies et des nationalités opprimées et d’entretenir parmi les troupes de la métropole une agitation continue contre toute oppression des peuples coloniaux ».

Les problèmes posés par ces deux conditions sont toujours d’une brûlante actualité et expliquent toutes les difficultés de la gauche européenne à s’y conformer. Il suffit simplement de se référer à l’opinion de Jules Ferry, le père de l’école républicaine et de la laïcité qui déclarait sans ambages : « il faut dire ouvertement qu’en effet, les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inferieures. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inferieures ».

Les socialistes eux-mêmes, dans leur grande majorité, n’étaient pas hostiles  aux principes de la colonisation. Jean Jaurès, dont le centenaire de l’assassinat en 1914, est célébré cette année, déclarait en 1913 que : « Le Parti Socialiste n’a pas la puérilité et l’enfantillage de demander que du jour au lendemain on procède à l’évacuation des anciennes colonies françaises car la France y a des droits précis et profonds. Certes on n’apporte pas la civilisation à coup de fusil. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas l’apporter ».

Pour mettre en valeur le capital, le libéralisme a besoin des réservoirs de matières premières et de débouchés à ses produits manufacturés pour éviter des soulèvements dans ses différents pays. Cécile Rhodes disait en 1895 : « J’étais hier dans l’East-end (quartier ouvrier de Londres) et j’ai assisté à une réunion des sans travail. J’y ai entendu des discours forcenés. Ce n’était qu’un cri : du pain, du pain, du pain. Revivant toute la scène en rentrant chez moi je me suis senti encore conscient plus qu’avant de l’importance de l’impérialisme. L’idée qui me tenait le plus à cœur c’était la solution du problème social : pour sauver les 40 millions d’habitants du Royaume-Uni d’une guerre civile meurtrière, nous les colonisateurs devons conquérir des terres nouvelles afin d’y installer l’excédent de notre population, d’y trouver de nouveaux débouchés pour les produits de nos fabriques et de nos mines, l’empire ai-je  toujours dit, est une question de ventre si vous voulez éviter la guerre civile, il faut être impérialiste ».

C’est cette idéologie si profondément enracinée en Occident, dans la droite comme dans la gauche, qui explique toutes les dérives des socialistes sur la question coloniale et certaines attitudes du PCF durant la guerre d’Algérie. Donc il convient, alors que nous discutons de la gauche devant l’histoire, de nous pencher sur l’attitude de la gauche face au réformisme et face à la question coloniale. C’est dans l’écœurement, la désillusion et l’exaspération que Césaire, ce monument de la lutte de la race noire, a pris ses distances avec le PC : « Nos voies vers l’avenir, je dis toutes nos voies, la voie politique comme la voie culturelle, ne sont pas toutes faites ; qu’elles sont à découvrir, et que les soins de cette découverte ne regardent que nous ? C’est assez dire que nous sommes convaincus que nos questions, ou si l’on veut la question coloniale, ne peut pas être traitée comme une partie d’un ensemble plus important, une partie sur laquelle d’autres pourront transiger ou passer tel compromis qu’il leur semblera juste de passer eu égard à une situation générale qu’ils auront seuls à apprécier. En tout cas, il est constant que notre lutte, la lutte des peuples coloniaux contre le colonialisme, la lutte des peuples de couleur contre le racisme est beaucoup plus complexe – que dis-je, d’une tout autre nature que la lutte de l’ouvrier français contre le capitalisme français et ne saurait en aucune manière, être considérée comme une partie, un fragment de cette lutte ».

  1. La notion de gauche

Il convient de suivre l’évolution de la  notion de Gauche pour tester sa pertinence dans le monde aujourd’hui. La vulgate républicaine, avec son culte du progrès et sa dévotion révolutionnaire, est liée à un corpus hérité de la révolution française et est scandée par des dates inscrites dans la mythologie de l’histoire de la gauche : 1789, 1830, 1848, 1871 et même le front populaire de 1936.

Quelques fois, ce courant a intégré les aspects du marxisme portés par des éléments pourtant placés à la droite du PS comme Guy Mollet. Avec la renaissance du Parti Socialiste en 1971 (Epinay), les socialistes ont conduit une démarche d’affirmation théorique et rhétorique de rupture avec le capitalisme. Mais cette rupture a été contredite en 1983, date du tournant réaliste de rigueur ou ‘’pause’’ ou ‘’parenthèse’’. Il convient de repenser avec le nouveau Parti Socialiste son rapport avec le réel où cohabitent une rhétorique marxiste et une pratique bassement droitière. Le socialisme est affaire de posture plutôt que de réalité. Le SPD allemand a eu son ‘’Bad Godesberg’’, ce congrès de 1959 où le parti a rompu avec le marxisme pour accoucher d’une plateforme idéologique plus conforme à la réalité allemande incarnée par Gerhard Schroeder où se contredisent discours et réalité, rhétorique de gauche et pratique de droite.

A la différence du Parti Socialiste français qui n’assumait pas son identité réformiste parce que en compétition avec le Parti Communiste Français, durant toute la période de l’union de la gauche, la sociale démocratie c’est d’abord des partis de masses agrégés à des organisations syndicalistes fortes et représentatives suivant une logique de collaboration avec les partenaires sociaux en Allemagne ou dans les pays scandinaves. La sociale démocratie est l’aile droite du socialisme. Sa colonne vertébrale idéologique est le pragmatisme expliqué comme suit : il n’existe de solutions de droite ou de gauche, mais des solutions qui marchent et d’autres qui ne marchent pas. Donc c’est un pragmatisme type Tony Blair qu’incarne la droite du Parti Socialiste qui fait dire à Manuel Valls, qui va jusqu’à proposer de changer le nom du Parti Socialiste, que le socialisme est une langue morte. C’est la logique du réformisme poussée jusqu’au bout et s’incarne dans une doctrine d’acceptation de l’économie de marché et de libre entreprise matinée de correctifs pour limiter les inégalités : le social libéralisme. Manuel Valls s’inscrit dans ce cadre où l’entreprise devient l’acte majeur de la vie en collectivité ; la puissance publique n’ayant pour mission que de corriger quelques effets pervers. Ainsi la sociale démocratie demeure piégée dans une perpétuelle crise d’ identité qui se traduit dans des expressions telles que la 1ère, la 2ème et la 3ème gauche ou la gauche libérale, la non gauche, la gauche de la gauche, et on y perd son latin.

Pourtant cette vulgate continue de véhiculer des concepts qui n’ont plus l’impact d’autrefois et qu’il convient de préciser au risque de ne pas être compris. Par exemple dans les années 50, la notion de ‘’Gauche’’ désignait un mouvement porteur de modernité ; il ne l’est plus. Aujourd’hui l’usage du concept renvoie au  fait  que ceux qui s’en réclament sont rattachés à un système de pensée obsolète, en référence à une entité qui a disparu : le système socialiste. C’est ce qui conduit certains à se demander : la gauche, c’est quoi ? C’est qui?

La réponse difficile à cette question amène des acteurs et des chercheurs à proposer un moratoire sémantique : s’abstenir d’utiliser le mot « gauche ». Si l’histoire de cette notion fait partie de l’univers politique de la France et les gens s’y identifient facilement, au Sénégal il ne jouit  pas d’une reconnaissance historique. Une conclusion s’impose. Le mot est durablement démonétisé et n’a ni contenu, ni contenance, ni rigueur.

Ces chercheurs considèrent qu’il faut abandonner les illusions rémanentes d’un pôle de gauche encore présentes dans l’idée datée et fantasmatique de la CA 2000 ou de Sopi, pour le cas du Sénégal. C’est une mesure d’hygiène mentale de ne plus prononcer le mot  ‘‘gauche’’ qui peut être remplacé par d’autre : progrès, émancipation, transformation sociale, démocratie participative ; telle une cure d’abstinence langagière à la fois pour exprimer l’écœurement qui nous envahit devant les échecs des différentes alternances et le transformer positivement en un sentiment politique et une pratique d’insurrection civile pour une transformation sociale véritable. Pour nous, il ne peut s’agir ni de moratoire, ni d’abstinence, ni de cure tant que la contradiction entre le capital et le travail ne sera pas réglée.

La notion de ‘’Gauche’’ aurait pu être actualisée si les hommes qui s’en réclamaient avaient posé à temps les actes politiques qui se démarquent des crimes et des horreurs qui étaient commis au nom du socialisme. La ‘’Gauche’’ reste une notion  chargée d’une histoire contrastée, de lumières certes, mais aussi de beaucoup d’ombres. Cette notion avec son idéal d’émancipation humaine est inscrite dans les grandes luttes des peuples du monde entier et trouve auprès de ceux-ci un profond ancrage. L’immense succès de la Révolution d’Octobre a mobilisé à travers le monde – Chine,  Vietnam,  Algérie,  Zimbabwe, Namibie,  Afrique du Sud,  Mozambique,  Angola,  Guinée Bissau, Cap-Vert et ailleurs-, des millions d’êtres humains qui y ont trouvé la force de se révolter contre l’oppression. Mais il y a aussi des ombres avec les crimes atroces de Staline et du stalinisme, les millions de morts et de déportés, les goulags, les atteintes aux libertés, le mépris de l’être humain (Cambodge, Laos et ailleurs), les privilèges exorbitants de quelques uns, les intérêts du bloc soviétique… flamboyant et tragique inventaire de faillites !

Pour éviter ce désastre, il aurait fallu maintenir à côté de la doctrine marxiste un idéal classique et humaniste où la spiritualité aurait toute sa place, la protégeant de l’aveuglement, de la violence et des atrocités et l’accompagnant vers la démocratie réelle. Jean Jaurès, pourtant, en a eu l’intuition au début du 20ème siècle comme l’évoque Vincent Peillon, ancien ministre socialiste de l’Education Nationale, qui développe l’idée  « d’un Jaurès qui aurait vu avant les autres, socialistes archaïques et marxistes, l’importance de l’individu et qui aurait perçu l’importance morale là où tous les autres ont été immoraux. « A l’analyse marxiste qui fondent les mouvements de l’histoire, dans la détermination des phénomènes économiques, Jaurès ajoute – tout en reconnaissant à cette dernière sa part de vérité – une dimension morale et mystique sans laquelle elle n’atteindrait pas sa véritable portée et son sens véritable ».

Carlos Smith, membre de la Direction du Parti Social-Démocrate Allemand justifiait le tournant de son  Congrès de 1959 qui enlevait la référence au marxisme en disant : «  L’analyse des réalités politiques économiques et sociales est de première nécessité, mais l’analyse à elle seule ne donne pas une impulsion à la volonté et n’oriente pas. C’est la morale qui le fait. Elle est le résultat d’une certaine conception déterminée de l’homme et de sa mission sur terre. Jean Jaurès est devenu un de nos maitres ». Ainsi, à l’instar de Jean Jaurès, les intellectuels, devraient donner à l’éthique et la spiritualité, mais aussi à Jaurès, comme maître, toute leur place dans leur activité théorique. Les partisans de ‘’Gauche’’ n’ont pas fait ce qu’il fallait et le pire est que le mot reste, dans l’esprit de la plupart, associé au passé. Même s’ils ne peuvent répondre à la question de savoir « qu’est ce qu’être de gauche aujourd’hui ? », des hommes et des femmes sont très attachés à cette notion. L’idée d’y renoncer est perçue comme un arrachement. Les militants de la ‘’Gauche’’ ressentent cet abandon comme un reniement de ce qu’ils ont été, une dévalorisation des batailles, jusqu’aux plus historiques,- qu’ils ont eu à mener.

Pour la clarté du débat, les partis de gauche doivent chercher à convaincre que ce qu’ils sont, ce qu’ils veulent, ce à quoi ils travaillent, est neuf et moderne, tourné vers l’avenir et en prise avec les réalités d’aujourd’hui. Ils confirmeront ainsi la boutade de Sartre quand il affirmait que : « Le marxisme est indépassable parce que les circonstances qui l’ont engendré ne sont pas encore dépassées ». En ce XXIème siècle, où le règne du capitalisme est aussi féroce qu’avant, où l’actualité montre que les peuples ont toujours à batailler rudement pour se réapproprier leur destin, cette certitude de Sartre a encore beaucoup à nous révéler.

La Gauche doit montrer en quoi elle reste fidèle à l’idéal d’émancipation humaine et en quoi elle assume son histoire dans sa complexité, avec un devoir d’inventaire exhaustif réclamé de longue date mais jamais réalisé. Ce devoir d’inventaire ne peut pas prendre la forme d’un abandon à la sauvette, d’un tri sélectif et encore moins d’une repentance. Il s’agit de beaucoup plus que cela. Avec ce devoir d’inventaire, il convient de rendre clair et visible la critique assumée, en ce qui concerne le Sénégal, par le PAI, le PIT, la LDMPT, And Jëf et d’autres, de ce qui les a si longtemps rattachés à une expérience qui tournait le dos à leur conviction et même la dénaturait. Cet inventaire ne chercherait nullement à culpabiliser les partisans de la Gauche mais devrait contribuer à libérer l’idéal d’émancipation de la Gauche des entraves du passé.

Ceci est nécessaire pour la poursuite du combat et la pérennité de l’idéal parce que, beaucoup d’hommes et de femmes, militants de Gauche, demeurent une référence par le rôle déterminant qu’ils ont joué dans le mouvement démocratique. Ils nous ont légué et c’est cela leur principale richesse, un collectif humain de plusieurs milliers de femmes et d’hommes sur tout le territoire et dans la diaspora, militants déterminés, expérimentés et, aujourd’hui, des élus. Ce potentiel humain et politique peut et doit contribuer à la construction d’une force politique capable, à nouveau, d’ouvrir des perspectives et de donner un nouvel avenir à l’espoir d’émancipation humaine.

  1. La notion de révolution aujourd’hui

Une autre notion qui mérite d’être revisitée est celle de Révolution. Cette notion dans sa définition de l’histoire du XIXe et du XXe siècle ne peut plus exprimer la nature du processus politique de transformation sociale possible et utile ; elle est associée à l’idée de violence, de changement brutal et global qui suppose une vision préconçue de la société à édifier. Mais surtout, elle fait l’économie d’un processus démocratique sans lequel – l’histoire du XXe siècle nous l’a amplement appris- les meilleures intentions peuvent se retourner en leurs contraires au grand détriment des populations. Il est plus que probable que la nécessaire transformation du système de pouvoirs qui organise aujourd’hui la société ne se fera pas dans les formes d’hier. Non seulement parce que la prise du pouvoir par la violence est quasi impensable, mais parce que l’insurrection, synonyme d’impossibilité ou d’échec d’un processus démocratique majeur, ne peut déboucher que sur la prise du pouvoir par une minorité alors que l’exigence politique dans le Sénégal et ailleurs dans le monde d’aujourd’hui, est celle d’une intervention massive du peuple lui-même, dans tous les domaines où s’exerce le pouvoir.

 

Ainsi, la révolution nationale se définit non pas comme un événement brutal insurrectionnel dont l’histoire égrène les dates -1776 (Sénégal avec Thierno Souleymane Baal), 1789 (Révolution Française), 1830, 1848, 1917 (Révolution Bolchevique) et après Cuba, Chine, Vietnam, Algérie, l’Afrique du Sud, l’Iran- mais comme un profond changement du système institutionnel qui transforme l’organisation des pouvoirs dans la société, donc un grand chambardement qui introduit une nouveauté radicale dans l’ordre des choses. Ainsi la révolution à venir sera un processus de réformes culminant en une véritable rupture ; son contenu doit viser à partager, le plus largement possible, l’exercice de tous les pouvoirs avec  le maximum de citoyennes et citoyens. Etant donné que ce séminaire prépare une rencontre plus importante et dégage des pistes de recherche, je voudrais m’arrêter sur deux expériences fécondes par rapport à  la situation actuelle, à savoir l’expérience de la  gauche en Amérique latine et la  prise en compte du fait religieux, comme contribution au débat auquel l’histoire nous invite. Ces deux expériences pourront chacune constituer une thématique séparée, traitée par des spécialistes.

  1. L’Amérique Latine véritable laboratoire du socialisme du 21 siècle

  

La débâcle du socialisme soviétique a mis la gauche, latino-américaine en particulier et celle marxiste-léniniste, dans une situation très difficile. Pendant les années 80, la gauche latino-américaine avait beaucoup appris, aussi bien des expériences dictatoriales du « Cône Sud » et des formes de résistance qui se sont manifestées à cette occasion, que des expériences de lutte des mouvements de guérilla d’Amérique centrale et de Colombie. C’est alors qu’elle a commencé à surmonter les erreurs des années précédentes, déviations dues à la mise en œuvre sans discernement du modèle bolchevique de parti. Ces erreurs se résument dans l’avant-gardisme, le subjectivisme dans l’analyse de la réalité conduisant ainsi à définir des stratégies inadéquates et à méconnaître le potentiel de lutte des mouvements ethnico-culturels et du Christianisme révolutionnaire proche des pauvres, et dans la conception de la révolution comme prise du pouvoir par une minorité agissante, capable de résoudre par le haut, les problèmes du peuple.

 

Depuis 1998, la carte de l’Amérique Latine a radicalement changé. Après l’effondrement du socialisme en Europe de l’Est et en URSS, c’est dans le  sous-continent latino américain que les forces progressistes et de gauche ont commencé à renaître. C’est là, après plus de deux décennies de souffrance, que  naît un nouvel espoir. Dans un premier temps, il est venu des luttes de résistance des populations contre les politiques néolibérales, mais après quelques années, ce fut une offensive et la conquête des lieux de pouvoir. Pour la première fois dans l’histoire de l’Amérique latine – et dans un contexte de crise du modèle néolibéral – des militants de gauche et de centre gauche portant des étendards antilibéraux obtiennent le triomphe de leurs candidats dans la plupart des pays de la région.

Rappelons-nous qu’à l’époque des présidentielles de 1998 (remportées par Hugo Chavez), le Venezuela (si l’on excepte bien entendu le cas notable de Cuba) était sur tout le continent une île déserte au milieu d’un océan de néolibéralisme. Mais très vite, Ricardo Lagos triomphe au Chili (2000), Luis Inàcio Lula da Silva au Brésil (2002), Nestor Kirchner en Argentine (2003), Tabaré Vazquez en Uruguay et Evo Morales en Bolivie (2005), Michelle Bachelet au Chili, Rafael Correa en Equateur et Daniel Ortega au Nicaragua (2006), Cristina Fernandes en  Argentine et Alvaro Colom au Guatemala (2007), Fernando Lugo au Paraguay (2008). Enfin en 2009,  Mauricio Funes est élu au Salvador et Rafael Correa réélu en Equateur, José Mujica gagne au deuxième tour en Uruguay et Evo Morales est réélu à une large majorité en Bolivie.

Malgré cette percée de la gauche, nous pouvons dire que même dans les pays où le rôle des partis politiques de gauche a été important, ces partis n’ont pas été à l’avant-garde de la lutte contre le néolibéralisme.  Au contraire, ce sont les mouvements populaires qui ont mené cette lutte à leur place. Ces mouvements naissent de la crise de légitimité du modèle néolibéral et de ses institutions politiques, et émergent des dynamiques locales de résistance au sein de leur communauté. Il s’agit de mouvements très pluralistes où cohabitent les composantes de la théologie de la libération, du nationalisme révolutionnaire, du marxisme, de l’indigénisme et de l’anarchisme.

Cette riche expérience mérite d’être débattu au séminaire de 2015 introduit par des hommes ou des femmes de gauche latino-américains.

 

  • L’EMERGENCE DU FAIT RELIGIEUX

La gauche devant son histoire, c’est également son rapport à la religion. Faire cette histoire c’est aussi découvrir la capacité des religions, dès lors qu’elles assument leur esprit de tolérance et leur sens de la solidarité, à comprendre la société et à vouloir la repenser par le dialogue et l’intelligence.

 

La philosophie, comme discipline instituée et constituée, garde une valeur irremplaçable ; mais de nouveaux penseurs marxistes innovent. On constate au sein des nouvelles théories critiques de nombreuses références au fait religieux. Les crises et les conflits survenus travers le monde, en particulier depuis la fin du monde bipolaire, laissent une impression généralisée de « chaos religieux ». Le pouvoir continue à opposer les hommes, l’argent les déshumanise, les ressources naturelles (or, diamant, pétrole, foncier) s’avèrent être une calamité. La religion censée leur rappeler qu’ils sont tous du même moule, continue à être une source de haine et de détestation entre religion ou à l’intérieur de la même religion (sunnites contre chiites, catholiques contre  évangéliques).

 

L’importance de la prise en compte politique des religions n’ayant cessé de croître et de s’imposer entretemps à tous ceux qui réfléchissent sur l’avenir de l’humanité, une série de penseurs critiques contemporains appuient leurs analyses sur des doctrines ou des figures qui relèvent du Christianisme. Ce phénomène, pour surprenant qu’il soit, n’est pas nouveau si on pense à l’influence de Pascal sur Lucien Goldmann, ce marxiste des années 60 qui affirmait que l’adhésion au marxisme repose sur un acte de foi semblable à la foi religieuse, ou à l’étude d’Ernst Bloch consacrée à Thomas Münzer : théologien de la révolution (1921), et au millénarisme révolutionnaire caractéristique des révoltes paysannes au XVIe siècle. Le marxiste péruvien Jose Carlos Mariatégui consacrait un texte à Jeanne d’Arc dès 1929.

 

Les acteurs qui font références à des doctrines religieuses dans leurs œuvres comptent parmi les principaux penseurs critiques contemporains. Alain Badiou et le marxiste italien Georgio Agamben ont  consacré respectivement un important ouvrage et une méditation à Saint-Paul. La tradition pascalienne persiste dans les théories critiques actuelles, par exemple dans le ‘’pari mélancolique’’ de Daniel Bensaid, marxiste français trotskyste dont André Tosel qualifie « la variante du marxisme, de marxisme pascalien » et présente l’engagement révolutionnaire dans l’ouvrage comme analogue au pari de Pascal. Bensaid est par ailleurs l’auteur d’un ouvrage consacré à Jeanne d’Arc intitulé : Jeanne de guerre lasse.

 

Comment expliquer la présence de la théologie au cœur même de la gauche ? Les relations qu’entretiennent les pensées critiques avec la religion sont loin d’être anecdotiques. Il aura notamment un impact décisif sur les alliances que noueront ou non à l’avenir, les mouvements progressistes ou révolutionnaires avec les courants religieux dans le monde africain, occidental ou ailleurs. Cette relation est l’un des faits historiques majeurs de la gauche qu’il convient de comprendre.

  1. La Gauche chrétienne en France

Le compagnonnage de la religion et de la gauche française n’est pas un fait nouveau. Un ouvrage récent de Denis Pelletier et de Jean Louis Schlegel « A la gauche du christ » retrace cette expérience.  Cet ouvrage raconte pour la première fois l’aventure des chrétiens de gauche contre une église catholique jusque là massivement portée à droite et une église protestante embourgeoisée. Ils sont conduits au nom de leur foi à s’engager dans la cité et peser sur la politique : décolonisation, syndicalisme, autogestion, féminisme, tiers-mondisme. Ils ont été de toutes les luttes et souvent à l’avant-garde de la contestation. Leur contribution à la rénovation de la gauche socialiste puis à l’élection de François Mitterrand en 1981 fut ensuite décisive.

 

Le livre souligne aussi le rôle de premier plan joué par des militants d’origine catholique dans la recomposition de la gauche qui allait conduire, un peu plus tard, à la fondation du nouveau Parti Socialiste. Il renseigne aussi sur la place que ces derniers occupaient dans l’extrême gauche, au lendemain de Mai 68. Au regard de cette irruption du Christianisme dans la culture de la Gauche française, il convient de souligner la singularité des protestants, minorité qui s’est longtemps considérée comme l’avant-garde du progressisme républicain et du combat pour l’émancipation.

Dans son livre : Intellectuels Chrétiens entre Marxisme et ‘’Evangile’’, Fréderic Gugelot souligne : « alors que le marxisme devient un puissant pôle d’attraction en France, les intellectuels chrétiens de Gauche l’abordent de deux façons. Les uns y trouvent une grille d’interprétation féconde de la réalité sociale ; les autres affirment que, par fidélité au Christ, il faut s’engager avec les pauvres et les opprimés à coté du parti qui porte ce combat, donc des communistes.»

Le marxisme apparait à la fois comme une théorie et une pratique qui donnent un sens à la réalité et des critères pour l’action. D’un coté il semble pertinent pour la critique du capitalisme que partagent désormais les chrétiens de Gauche ; de l’autre il permet un « transfert messianique » des luttes vers le prolétariat et les humbles. Le Christianisme social, d’abord protestant puis catholique, partage et intègre ainsi l’accusation socialiste d’une collaboration de l’institution ecclésiastique avec l’ordre établi. C’est une véritable théologie de la révolution jugée conforme à la vérité évangélique fondée sur l’émancipation des opprimés. Ce qui faisait accepter à Emmanuel Mounier de « greffer l’espérance chrétienne sur les zones vives de l’espérance communiste » pour combattre les injustices. Il tente d’être dans un dialogue exigeant avec un marxisme ouvert à travers la revue Esprit. Il veut faire disparaitre le complexe d’infériorité des catholiques par rapport à la politique en affirmant que « la religion n’est pas une aliénation ou une résignation d’esclave ou un opium, mais une source d’ardeur et d’héroïsme ; que le bon sens historique commande non pas d’arrêter les fleuves mais de les aménager». Certains collaborateurs de la revue Esprit tels que Dominique Olivier, vont plus  et n’hésite pas à écrire que « le marxisme est la seule solution pour la restauration de la libération humaine».

François Mauriac lui, avance que « seuls les esprits religieux comprennent à fond les communistes » et  qu’ « entre les vivants du parti « communistes » et ceux de l’église il existe un lien secret. Opposés par la doctrine ils sont unis par une faim et par une soif : soif de justice, faim d’équité ».

Giles Martinet met en évidence ce fait inédit dans l’histoire d’une gauche si attachée à la laïcité, la place de la plupart de ces militants qui se réclament de leur appartenance religieuse jusqu’à en faire le motif de leur engagement, le fondement sur lequel ils s’appuient pour faire  bouger les lignes. Ils donnent ainsi corps, comme rarement auparavant dans l’histoire de la France contemporaine, à cette double vérité selon laquelle le monde politique est un monde de la croyance, tandis que le monde religieux est lui-même traversé par des enjeux politiques en France mais surtout au Sénégal où les politiciens tétanisés par la puissance des confréries refusent de l’aborder.

En France, la question se posait en effet de savoir comment la république qui s’est traditionnellement construite en écartant de son champs tout fondement religieux a pu, pendant quelques décennies, faire à des militants chrétiens une place considérable dans le débat sur la vie démocratique. Les chrétiens n’ont pas seulement été une force d’appui dans la recomposition de la gauche française. Engagés sur de multiples terrains du syndicalisme aux loisirs, de la condition féminine à l’autogestion, du logement social à la critique de la société de consommation et de l’écologie, ils ont été des acteurs importants de l’histoire culturelle et politique de la France durant quatre décennies. La gauche chrétienne, ayant l’habitude du terrain de l’éducation populaire et de l’apostolat social, investit ce capital dans les premières tentatives de recomposition à gauche jusque dans la formation du Parti Socialiste Unifié (PSU) de Michel Rocard. Dans le domaine syndical, la naissance en 1964 de la Confédération Française Démocratique du Travail (CFDT) de la déconfessionnalisation de la confédération française de travailleurs chrétiens peut être appréhendée comme l’expression syndicale du catholicisme de gauche en France.

La question que soulèvent ces figures théologiques est de savoir comment il est possible de continuer à croire ou espérer, lorsque tout semble aller à l’encontre de la croyance, lorsque les circonstances lui sont radicalement hostiles. Que les penseurs critiques éprouvent le besoin d’apporter une réponse à ce problème est naturel. Les expériences de construction d’une société socialiste se sont toutes achevées de manière dramatique. Le cadre conceptuel et organisationnel marxiste qui a dominé le mouvement ouvrier pendant plus d’un siècle s’est effondré.

Comment dans ces conditions continuer à croire en la faisabilité du socialisme, alors que les faits ont brutalement, et à de nombreuses reprises, invalidé cette idée ? La théologie offre bien des ressources pour penser ce problème ; croire en l’inexistant, l’existant caché ou l’incertain est sa spécialité. Il est compréhensible de ce point de vue que les penseurs critiques s’en soient saisi : ils réarment l’espérance avec la foi.

Un second aspect de la question est plus sociologique. La résurgence actuelle de la religion n’est, de toute évidence, pas uniquement le fait des penseurs critiques. Elle leur est imposée par le monde dans lequel ils vivent. Des hypothèses contradictoires concernant le « retour du religieux » ou au contraire la poursuite du « désenchantement du monde » font l’objet d’âpres débats entre hommes de la gauche. Si la pratique quotidienne semble poursuivre son déclin séculaire, la religion paraît opérer un retour en force dans le champ politique, avec par exemple l’islam radical et les courants fondamentalistes américains. Dans cette perspective, disputer le fait religieux aux fondamentalistes, démontrer que des formes de religiosité progressistes voire révolutionnaires existent, est une stratégie habile. Elle consiste à affronter l’adversaire sur son propre terrain. Surtout dans notre pays où il existe une forte prégnance de l’Islam dans la société où il y a une pratique vivace de cette religion sous sa forme confrérique

  1. L’Islam dans tout çà

L’Islam a mauvaise presse du fait des intégristes qui font le jeu des occidentaux. Régulièrement, les médias européens et français notamment, bruissent d’alarme sur le danger intégriste ou tout simplement sur les travers de la deuxième religion mondiale. Mais plus généralement aussi, car les enquêtes d’opinions signalent une méfiance exacerbée vers la religion  musulmane, ce qu’a très bien compris l’extrême droite européenne qui a largement abandonné son antisémitisme traditionnel au profit d’une islamophobie plus porteuse. Cette islamophobie, comme toute construction idéologique, existe sous une forme vulgaire et simplifiée donnant lieu à des polémiques intéressées sur la nourriture hallal ou sur la question du voile, mais connait aussi une version plus raffinée. L’Islam devient alors une religion inconciliable avec la civilisation occidentale car elle se révélerait totalement incompatible avec ses éléments fondateurs : la modernité, la rationalité et l’économie du marché.

J’ai parlé d’islamisme radical, ce qui nous permet de nous arrêter sur l’Islam en tant que religion et le débat qu’il suscite en Occident.

Le capitalisme a besoin, pour renforcer l’exploitation de diviser les exploités en fonction du principe « diviser pour régner ». Ce besoin se renforce quand la crise économique et sociale, et donc politique, s’accentue comme c’est le cas aujourd’hui, dans un pays comme la France. Simultanément les classes dominantes ont besoin d’assurer leur hégémonie idéologique et politique afin de regrouper autour d’elles les blocs déterminants de citoyens (classes, catégories socio-professionnelles, groupes d’affinités religieuses, culturelles et nationales, etc.), et donc de rendre plus difficile les rassemblements et convergences des victimes du capitalisme, voire de délégitimer l’idée même de la lutte des classes et donc de sa pratique.

Le terrain de la croyance religieuse est un terrain particulièrement adapté à ces entreprises de division et de brouillage des prises de conscience. Mais le champ de ces entreprises dépasse le seul terrain religieux. Tous les domaines de l’idéologie sont concernés, comme aussi ceux de la subjectivité, de l’impensé, de l’intime.

L’intervention progressiste contre les sources matérielles de l’exploitation capitaliste vise également à arracher de larges pans de la société à l’hégémonie des classes dirigeantes. Cette intervention se livrent sur le terrain économique et social, sur le terrain de la politique qui en découle, sur le terrain de l’idéologie et culturelle, mais aussi sur les terrains plus incertains des croyances, des affects, des comportements assis sur les sables mouvants de l’intime, de tout ce qui est enraciné dans les millénaires d’histoires objectives et subjectives de l’homme mais perpétuellement refaçonné par les circonstances concrètes de la vie de chacun.

En ce sens le combat contre la religion est comme tel dénué de signification pour un militant révolutionnaire, comme l’avait admirablement perçu Marx face à Feuerbach et les jeunes hégéliens plus particulièrement dans la ‘’question juive’’.

Cela signifie aussi que la lecture du contenu de classe (Engels et la guerre des paysans) de chaque épisode dans lequel le religieux parait déterminant, est essentiel, comme est essentiel le décryptage de la signification, du point de vue des grands enjeux qui traversent l’univers social, des prises de positions, controverses religieuses et discours religieux etc., fussent-ils en apparence purement théologiques. De ce point de vue, la divergence entre shiites et sunnites, dans le Moyen-Orient, le conflit israélo-palestinien, l’émergence de l’Islam radical au Mali et Boko Haram au Cameroun et au Nigéria ne peuvent se comprendre que du point de vue géostratégique lié aux intérêts des grandes puissances dans le cadre de la mise en valeur du capital, ou d’une oligarchie autour des dignitaires religieux comme au Sénégal. Ici la religion est instrumentalisée plus qu’autre chose.

Cela signifie enfin que la position appelant à l’union de ceux qui croient au ciel et de ceux qui n’y croient pas au nom de la seule communauté de leur intérêt de classe est une position fondamentale mais minimale.

Je veux m’appesantir ici sur la question de l’Islam et des musulmans dans la société d’aujourd’hui. La France est un excellent terrain propice à la mise en œuvre de toutes les dimensions d’analyse que je viens de faire à la lumière de la lutte des classes. Cela se résume à ceci : la droite et le grand patronat ont intérêt à faire monter dans la société un sentiment de peur, de refus, de haine et d’exclusion à l’encontre des musulmans, car c’est diviser le monde du travail, la classe ouvrière (au sein de laquelle  aujourd’hui les musulmans sont particulièrement nombreux), l’univers salarial. A cette fin sont mobilisés, à la fois, des considérations historiques à la pertinence douteuse, des présentations caricaturales du contenu central de l’Islam, des présentations tout aussi caricaturales et mensongères des comportements réputés islamiques, des amalgames sans fondements (Islam = terrorisme), des généralisations géopolitiques ultra simpliste. Tout ceci a été désigné par le mot islamophobie dont la pertinence est évidente pour refléter toutes les manifestations ou de stigmatisations, nourris par la mobilisation des peurs ancestrales et réactivés par les guerres coloniales de la France, américaines de l’Irak et de l’Afghanistan et israélienne de la Palestine, et le trouble sentiment qu’elles ont enduit dans l’inconscient collectif. Dans un contexte nouveau, l’islamophobie remplit la même fonction qu’hier l’antisémitisme, une fonction de détournement des aspirations à de vrais changements dans les sociétés capitalistes. De même que l’antisémitisme a servi pour une part, d’épine dorsale à la mobilisation (hélas populaire) que le nazisme a organisée et fait fructifier, l’islamophobie est aujourd’hui le terrain par excellence des entreprises de la droite extrême, avec la complicité d’une partie  de la droite et de la gauche qui y voient un vivier électoral où il convient de penser toute honte bue. Mais pas seulement. Cette démarche est largement facilitée par le comportement irresponsable des groupes islamistes qui font visiblement le jeu de l’Occident.

 

 

  1. CETTE GAUCHE A RECONSTRUIRE EN AFRIQUE

La gauche est comme dépourvue d’ancrage historique alors qu’elle a un riche passé dans la lutte pour l’émancipation de l’Afrique. Elle ne peut donc faire l’économie de réfléchir  sur son histoire. C’est même dans cette réflexion qu’elle trouvera la force de progresser et d’exister comme un avenir en Afrique. Les historiens peuvent l’y aider en lui donnant une matière à penser. Il y a des moments de notre histoire où des africains ont choisi de prendre leur destin en main devant l’adversité de la puissance coloniale. Il y a des fragments d’une histoire politique oubliée qui livrent des exemples de combats que des africains nourris de l’idéal de gauche, même s’ils ne s’en réclament pas, ont su mener grâce à la volonté lucide de patriotes acceptant, dignement, de payer le prix de la contestation.

 

Le mouvement démocratique sénégalais, sous l’imputation du PAI, a arraché au prix d’énormes sacrifices et dans une lutte exténuante le droit à l’existence. Tous les partis politiques aujourd’hui, les organisations de la société civile doivent leur existence légale à cette lutte pour l’avènement du multipartisme au Sénégal et à ce titre, ils ont une dette de reconnaissance et de gratitude envers  la Gauche sénégalaise. Revisiter la trajectoire d’illustres patriotes révolutionnaires tels que Lamine Senghor, Thierno Souleymane Baal, Abdoul Kader Kane, El Hadj Oumar Foutiyou, Thiemoko Garang Kouyaté, Patrice Emeri Lumumba, Ruben UM Nyobe, Ossende Afana, Nelson Mandela, Kwame Nkrumah, Amilcar Cabral, Cheikh Anta Diop, Seydou Cissokho, Malick Camara et les signataires du Manifeste du PAI, en 1957, encore vivants mais totalement oubliés, Oumar Diop Blondin et tant d’autres martyrs de la gauche et du mouvement patriotique et combattants de la cause des peuples africains, devient une nécessité pour reconstruire une nouvelle Gauche comme le dit si bien Abdoulaye Ly, vieux militant de cette famille politique :

« Pourquoi ne pas, d’ores et déjà, partir délibérément du triomphe du libéralisme après l’effondrement de son adversaire communiste qui force tous les hommes de paix et de progrès à organiser où qu’ils soient, le refus de la soumission à l’exploitation et à l’injustice en postulant la nécessité de faire vivre une nouvelle gauche, unie à la base et partiellement intégrée autour de l’axe d’une solide formation politique et d’une puissante coordination de structures partisanes ».

La maîtrise de cette histoire constitue un socle pour repenser le projet de la gauche en l’inscrivant dans l’héritage le plus complet des luttes sociales, intellectuelles et politiques du continent. Il convient d’approfondir des moments, des expériences et des combats où la gauche africaine inventa son histoire au lieu de la subir. Il faut montrer à la nouvelle génération ce qu’elle doit à des héritages historiques malheureusement  non assumés, pour lui permettre de mieux comprendre l’impasse dans laquelle la gauche africaine se trouve aujourd’hui afin de réfléchir sur les causes historiques. Cette analyse permettra de répondre à la question de savoir pourquoi la promesse de développement faite au lendemain des indépendances ne s’est pas traduite dans la vie quotidienne de la plus grande partie de la population.

En effet, l’attente messianique d’un homme nouveau que Sartre avait espérée dans sa fameuse préface de 1961 au livre de Frantz Fanon  Les damnés de la terre, ne s’est pas réalisée. Il écrivait : « le colonisé se guérit de la névrose coloniale en chassant le colon par les armes. Ce fils de la violence puise en elle, à chaque instant, son humanité : nous étions hommes à ses dépends. Il se fait homme aux nôtres. Un autre homme : de meilleure qualité». Cet homme nouveau, cet  ‘‘autre homme de meilleure qualité’’ n’est pas arrivé. Certes Fanon avait mis en garde contre le risque de confiscation des acquis de la lutte pour l’indépendance et avait dénoncé ceux qui sous la peau noire portaient un masque blanc. Mais la réalité dépassa ses pires cauchemars. Les élites qui s’étaient réclamées du ‘‘socialisme scientifique’’ ou ‘‘de la révolution nationale et démocratique’’, de l’Ethiopie à l’Angola, en passant par la Guinée et le Congo Brazzaville, se reclassèrent sans état d’âmes aux côtés de l’ordre libéral, pour le servir. Partout se créent de nouvelles classes parfois aussi rapaces que les anciens colons.

Cette  histoire interpelle la gauche et l’invite à un débat et à l’action pour répondre à la vieille question : que faire ? N’est- il pas temps de refonder l’Etat sur de nouvelles valeurs capables et de voir comment  transformer (pour quels objectifs et avec quels partenariats ?) la société dans laquelle nous vivons, conformément aux conditions objectives de l’Afrique et de ses richesses et compte tenu du caractère de notre époque ?

Dans son livre ‘’Pour la vérité et la justice’’, rédigé du fond de sa cellule à la prison de la Haye, Laurent Gbagbo, Président ivoirien déchu, déclare : « faire bouger les choses, s’opposer au diktat, ce n’est pas facile, ce qui m’arrive en est l’illustration. Nous ne sommes libres qu’en apparence, à l’intérieur de la cage où l’on nous a mis, nos finances et notre économie sous tutelle, sans poids réel au niveau international, menacés d’être mis à l’amende si nous n’obéissons pas. La Côte d’Ivoire avait les moyens de quitter cette dépendance. Je m’apprêtais à le faire. Alors, à la fin Sarkozy a pris un gourdin. Aujourd’hui je comprends qu’on voulait une issue brutale et définitive. On a voulu m’empêcher de poursuivre ma route. »

Ce message est une vérité évidente même si l’homme qui le porte n’est pas crédible et quand il s’agit de Gbagbo  on est indigné, plus par ce qu’il a fait à son peuple que par ce que la France lui a fait. Ce que la France a fait en Côte d’Ivoire est le produit de la France Afrique plus marquée dans ce pays que partout ailleurs à cause des enjeux considérables pour l’ancienne puissance coloniale. La Côte d’Ivoire est la locomotive de l’Afrique de l’ouest dont elle représente 40% du PIB. Ce pays de cocagne représente des enjeux financiers et économiques exceptionnelles avec son cacao, son café, ses bananes, son huile de palme, ses gisements de pétrole, de gaz, d’uranium, de diamant, de manganèse, de métaux rares, ses chantiers, ses transports, ses réseaux de communications, ses ports etc. Les grands groupes français (AREVA, CASTELE, TOTAL, BOUYGUES, BOLAIRE, ORANGE) ou encore d’autres géants du chocolat tels que NESTLE, et CARGILL s’y sont développés sans concurrence, monopolisant tous les secteurs clés. La France y jouit d’une position de privilégié ; un avantage acquis par la colonisation et pérennisé par le système de la France Afrique que les gouvernements français successifs de gauche comme de droite maintiennent et entretiennent dans l’esprit de la doctrine de Jean Jaurès citée au début de cet exposé.

C’est peut-être cette attitude patriotique de Laurent Gbagbo qui lui valut le soutien de la gauche sénégalaise. Dès le début de sa campagne électorale, Ousmane Tanor Dieng, Moustapha Niasse, Amat Dansokho, Abdoulaye Bathily ont fait le déplacement, à Abidjan, pour marquer ce soutient. La Gauche africaine devrait revenir sur cette partie de son histoire : comment les africains peuvent reprendre possession de leur destin ?

L’Afrique est un continent immensément riche mais elle ne contrôle pas ses richesses.  La connaissance critique des richesses de l’Afrique et l’histoire de leur exploitation et les tragédies qu’elle a engendrées, en Angola, au Nigéria, au Congo, en Sierra Léone, au Rwanda et les guerres qu’elle a provoquées, est une condition première pour la refondation d’une vision de la gauche. Les gauches Sénégalaise et Européenne se doivent de se prononcer sur cette question du non contrôle par les Africains de leurs immenses richesses, condition de leur développement et de leur émancipation. Cette  question reste prioritaire dans la réflexion de la gauche devant l’histoire.

La gauche ne manque pas d’atouts pour revenir au cœur du débat et de l’action politique. Malgré la glaciation progressive des appareils aggravée par la chute du mur de Berlin, le surgissement d’une nouvelle conscience est souhaité, seule capable de nourrir une réflexion éthique et politique sur les richesses du continent et comment en faire bénéficier les populations ?

 

 

  1. La Gauche sénégalaise devant son histoire

Au détour de l’interrogation légitime sur l’unité d’action, on retrouve, en quelque sorte, sans que cela ne soit pas toujours perçu, une question souvent posée et rarement résolue : comment faire porter par les masses sénégalaises les idéaux de progrès contenus dans les différents programmes de partis de  gauche ( PIT, AND JEFF, LD MPT, PAI, MSU, RND, Yoonu Askanwi, PS), si peu implantée dans les masses malgré une histoire faite de courage, de sacrifices, de ténacité, de détermination et de dévouement à nul autre pareil ?En fait, ces partis peuvent paraître négligeables au regard de leur taille, mais ils sont dépositaires d’expériences en matières de stratégies et de tactiques, de propagande et d’agitation, de conceptions et d’organisations, qu’on ne peut sous-estimer que si on ignore l’importance des combats démocratiques qu’ils ont menés tout au long du XXe siècle et leur contribution décisive à l’avènement des libertés modernes.

 

Cependant, la plus grande faiblesse de la gauche hors PS est la difficulté à asseoir, sur les forces sociales les plus représentatives, une influence solide, stable et durable qui aurait permis de les mobiliser pleinement dans la lutte pour le changement réel. Ceci produit un écart manifeste entre l’ampleur du mécontentement populaire d’une part, et l’engagement concret dans l’action pour le changement d’autre part. Mais cet « émiettement », cette dispersion a une cause historique : les crises répétées du Parti Africain de l’Indépendance, les répercussions du conflit sino soviétique et le refus du devoir d’inventaire des partis de la gauche classique.

Vu le rôle historique de la Gauche dans l’histoire du mouvement démocratique, on ne peut faire l’état des lieux sans s’appesantir sur sa trajectoire. Il convient donc de se rendre à l’évidence que la gauche ne se réduit pas à des organisations, des cadres et des dirigeants. Elle est faite d’expériences, de mémoires, de militants, d’intellectuels, d’indépendants.

Nombreux sont ceux qui sont prêts à contribuer à la lutte pour la satisfaction des aspirations de démocratie, de justice sociale, de paix civile, de cohésion nationale et de sécurité. Certains parmi ces Sénégalais militent dans différents partis de gauche ; mais l’écrasante majorité n’y est pas. D’autres, qui ont passionnément milité jadis, sont devenus sceptiques quant à la capacité de la gauche à changer réellement les choses mais ont gardé intact leurs idéaux de jeunesse. Ils sont dans les regroupements du Vendredi après-midi, les tours de thé, dans la société civile, les dahiras, les clubs sportifs, les clubs de belote des samedis soir, les ONG ou tranquillement tapis chez eux attendant l’émergence d’une force crédible capable de les mobiliser.

La Gauche ne peut se priver d’une réflexion systématique sur son fonctionnement spécifique, sur sa relation avec la réalité sénégalaise dont elle est une composante. Elle a besoin de comprendre ses relations à la société pour mieux élaborer sa politique, pour que dans les masses soient mieux comprises ses caractéristiques et son utilité. Les partis existants n’ont pas le monopole de la réflexion et de la conscience politique ; ils doivent opérer leur propre mue dans leur manière de faire, de réfléchir, de lutter, de se projeter dans l’avenir, dans leurs rapports avec les citoyens, les institutions, les militants, les confessions, les confréries, leurs attitudes sur les questions africaines et internationales.

Il se pose donc la question de l’immuabilité des partis existants et de leur leadership, de la nécessité de leur dépassement dans une structure large et ouverte avec différents apports idéologiques. Ce parti, à construire, devrait regrouper des hommes et des femmes issus du mouvement démocratique, anciens militants de syndicats ouvriers, de mouvements d’étudiants et de partis de la gauche classique, des patriotes et des démocrates, choqués par l’étendue du désastre et par l’impotence de la gauche, et qui veulent agir utilement. Ils sont déterminés à amplifier les efforts pour que cette démarche, radicalement neuve et seule capable de faire éviter les erreurs du passé, inspire une nouvelle démarche politique. .

  1. La centralité de la question du PAI

Créé le 15 Septembre 1957 et dissout le 1er Août 1960, le Parti Africain de l’Indépendance dans ses différents démembrements a profondément marqué l’évolution politique du Sénégal des années 60. Nombreuses sont les questions sur la situation politique d’aujourd’hui qui trouvent leur fondement dans l’histoire complexe du PAI créé par les vingt trois (23) signataires de son manifeste pour « liquider la domination impérialiste, et, en entrant dans le courant universel, bâtir la future société socialiste africaine ».

 

Le PAI fut le premier parti à avoir lancé, en 1957, le mot d’ordre d’indépendance en Afrique noire sous domination française. Cependant, le PAI n’a bénéficié que de trois ans d’existence légale ; période trop courte pour lui permettre de construire un parti fort et cuirassé, ayant achevé son implantation dans les masses. L’organisation n’a pu multiplier les acquis, diversifier son expérience, connaître le terrain et ses complexités (culturelles, religieuses, éthiques, sociales).  Elle n’a surtout pas su former ses militants en théorie et les tremper dans la pratique quotidienne. Ce handicap de départ que traine le PAI depuis sa création explique, entre autres facteurs,  la configuration actuelle de l’espace politique sénégalais.

Il s’y ajoute la brutalité de la répression du pouvoir en place qui avait comme objectif  de démanteler le PAI. Une répression policière sans précédent s’abattit sur les militants à l’échelle du pays. ; Des arrestations furent opérées, d’abord à Saint-Louis au moment de la dissolution du PAI et ensuite à Dakar. L’impérialisme avait opté dès l’indépendance pour la répression et le maintien dans la clandestinité des forces politiques opposées au néocolonialisme. Selon Maître Babacar Niang, entre 1962 et 1975, les juridictions d’exceptions de Senghor,  ont prononcé plus de 300 années d’emprisonnements, plus de 200 années de travaux forcés, plusieurs condamnations à perpétuité et 2 condamnations à morts.

Dans un texte intitulé ‘’Nos erreurs et leurs solutions’’ diffusé durant les années 70, Seydou Cissokho alors responsable du PAI clandestin, après avoir souligné les contradictions en cours dans la société, décrivait cette situation comme suit :

« Si nous plaçons cette contradiction sur le plan social dans notre pays nous avons l’UPS et notre mouvement révolutionnaire en tant que deux éléments antagonistes fondamentaux de notre société actuelle.

 

L’UPS est un parti de classe sociale. Celui de la bourgeoisie parlementariste, bureaucratique, instrument zélé de l’impérialisme international en général et de l’impérialisme français en particulier. A ce titre elle pratique une politique de démission nationale, de soumission au monopole de l’Europe de l’Ouest. Pour ce faire, elle mène une répression nationale  sanglante et sauvage pour frustrer le peuple entier de son labeur et de ses ressources nationales au profit des capitalistes monopolistes d’Europe de l’Ouest et d’Amérique. C’est dire en d’autres termes qu’elle veut maintenir le peuple et le pays dans la domination et l’exploitation des monopoles étrangers.

Notre mouvement révolutionnaire est tout le contraire de l’UPS. Il est une organisation de classe prolétarienne, celle de la classe ouvrière alliée à la paysannerie. Il lutte pour la libération effective du pays de la domination et de l’exploitation des impérialistes. Après la libération, notre mouvement s’assigne pour tâche la construction d’une société socialiste dans le pays, la patrie, la parcelle de la planète, terre que nous ont léguées nos ancêtres et nos aïeux.  Et dans cette seconde phase de la lutte, il a  non seulement la paysannerie comme allié naturel mais aussi les intellectuels révolutionnaires et honnêtes et la bourgeoisie bureaucratique. Comme nous le voyons, notre mouvement est dans le sens de l’histoire du progrès. Il est l’avenir, le nouveau. L’UPS est contre l’histoire. Elle appartient au vieux monde, à l’histoire, il est l’ancien. La solution de la contradiction UPS implique nécessairement une lutte déclarée, une lutte à mort de classe dont l’issue est la victoire de l’une sur l’autre et la disparition de l’une par l’autre ».

 

On peut constater dans cette salle où les deux antagonistes sont présents que ni l’un ni l’autre n’a disparu.

 

Comme tous les autres partis, le PAI a subi les contre coups du conflit sino-soviétique avec des départs, des scissions et des ruptures. La scission entraîna la naissance de « La nouvelle organisation du PAI (Néo PAI)» et plus tard du Parti Communiste Sénégalais prochinois dirigé par Samba Ndiaye. Un autre groupe ira avec Cheikh Anta Diop, créer le Front National du Sénégal qui donnerait après sa dissolution le RND, avec Cheikh Anta Diop et Babacar Niang, (ancien 2nd Secrétaire du PAI) à sa tête. Des problèmes internes au PCS convainquent Landing Savané et Oumar Diop Blondin de  quitter et former leurs propres partis dont une fraction donnera par la suite And Jëf.

Nous ne voulons pas laisser à insinuer que le RND est une émanation du PAI même si des militants de premier plan de ce Parti ont contribué à sa naissance. En effet, le RND représente un courant autonome du mouvement démocratique qui a sa propre trajectoire du fait de la personnalité hors pair de son fondateur Cheikh Anta Diop, arraché très tôt à l’affection des sénégalais, dont l’influence, les idées, et la mouvance dépassent de loin le cadre du RND et les frontières du Sénégal et de l’Afrique.

La LDMPT de Abdoulaye Bathily naîtra plus tard comme une scission de la branche du PAI qui avait refusé de suivre Majmout. C’est cette branche du PAI  là qui deviendra le PIT en 1981. Il convient également de mentionner la galaxie trotskiste  qui s’est développée en dehors de la matrice PAI.

Telle est la trajectoire de ce qu’on peut appeler la Gauche historique dont la dispersion continue d’alimenter une des faiblesses fondamentales du mouvement démocratique sénégalais. C’est cette trajectoire qu’il convient d’interroger pour comprendre la dispersion et l’inefficacité de la Gauche dans l’arène politique sénégalaise avec onze (11) partis qui se réclament de cette Gauche historique : AJ/PADS, l’APL, la LDMPT, le MRG, le MSU, le PAI, le RND, le RTAS, l’UDF Mbolomi, Yoonu Askanwi, le PIT et le PS. Cette multiplicité de partis se réclamant de la gauche est l’obstacle majeur à son implantation au sein des populations et à l’efficacité de son action. Ces mêmes organisations politiques ‘’contrôlent’’ des syndicats soumis au même type de divisions. L’urgence est de mettre un terme à cette situation.

Le paradoxe au Sénégal est que la Gauche, malgré sa dispersion, a joué un rôle important dans l’avènement des deux alternances en 2000 et en 2012 avec comme viatique les conclusions des Assises Nationales. Il convient d’abord de bonifier tout le legs de la Gauche sénégalaise en collectif humain résolu et expérimenté, enrichi des potentialités des sénégalais de la Diaspora et de la nouvelle couche moderne et patriotique issue de la hiérarchie religieuse, musulmane aussi bien que chrétienne, moderne, représentative, ouverte aux exigences du monde contemporain, patriotique, héritière du patrimoine éthique qui a fondé cette nation et prête à s’engager résolument dans le combat libérateur.

  1. Reconstruction de la gauche sénégalaise: la prise en compte du fait religieux

Nous avons souligné, plus haut, l’importance du religieux dans le monde contemporain. Au Sénégal, on ne peut ignorer la présence de la hiérarchie religieuse. C’est l’un des socles sur lequel devrait se construire le nouveau ‘’Rassemblement’’. Cette citation d’un vieux  militant du mouvement démocratique et marxiste sénégalais, le camarade Alla Kane, constitue à elle seule un manifeste qui donne toute sa place au fait religieux en posant les bases d’une coopération féconde entre la Gauche et l’aile patriotique des confréries :

 

« La tâche de l’heure est à la mobilisation générale, pour la construction d’un parti populaire massif, combatif et productif. Un parti populaire massif parce qu’ayant pénétré le peuple dans toutes ses composantes et partout où il se trouve sur le territoire national.

Pour réussir ce travail de pénétration, de formation, d’animation, d’encadrement et même de financement des activités l’on peut s’inspirer de l’exemple de deux très grandes personnalités de notre pays dont l’œuvre centenaire a façonné le Sénégal et lui a donné sa physionomie sociale et culturelle d’aujourd’hui. Cheikh Ahmadou Bamba et de Seydi El Hadji Malick Sy furent de grands maîtres de l’organisation et de la méthode avant la lettre. Ils ont fait preuve d’une très grande vision et ont été de grands stratèges dont le résultat de l’action reste encore vivace, un siècle après.

Les résultats obtenus et tels que vécus quotidiennement sur le terrain devraient nous inciter à nous inspirer de leur expérience pour la création et le développement du grand parti de gauche.  Ils ont accordé la priorité à une approche stratégique qui leur a permis de vaincre tous les obstacles dressés sur leur chemin. Un siècle après, ils ont réussi à couvrir tout le pays d’un réseau dense et serré de dahiras dont le degré d’engagement et la capacité de mobilisation ne souffrent d’aucun doute. Réseau qui s’est étendu à travers l’Afrique et les autres continents porté par la diaspora sénégalaise. Leur succès est plus qu’évident.

Il s’agit de déconstruire pour reconstruire. Reconstruire un grand parti de gauche de type nouveau débarrassé de toutes les tares qui ont miné toutes les organisations jusqu’ici, un parti fort porté par les masses elles-mêmes avec des dirigeants sortis de leurs rangs et des militants formés, un parti dont les militants deviennent de vrais «travailleurs révolutionnaires» organisant, éduquant, conscientisant, et mobilisant les masses autour d’actions révolutionnaires pour la défense de leurs intérêts vitaux ».

Tous les observateurs ont mentionné le rôle que des ordres soufis ont joué pour la stabilité de la société sénégalaise d’aujourd’hui. Dans l’ABC de l’Islam, Mohammed Arkoun, Professeur émérite d’histoire de la pensée islamique à la Sorbonne, mon ancien maître remarque que : « Dans certains cas, comme le Sénégal, deux confréries sont enracinées depuis si longtemps qu’elles conservent des fonctions de premières importances dans les rapports entre l’Etat et la société civile. Ces deux confréries, dont l’histoire remonte dans le passé, n’ont pas connu les vicissitudes politiques qui ont marqué, disqualifié beaucoup d’autres ailleurs ; elles conservent donc une autorité morale et spirituelle qui rehausse la légitimité qu’elles peuvent éventuellement conférer à l’Etat, et le sens des valeurs qu’elles maintiennent dans la société civile ».

En effet, dans un monde déshumanisé, les valeurs simples et humaines, de justice, de générosité, de solidarité, de tolérance et pour tout dire, d’humanité, ont besoin d’être revisitées. Ces valeurs, les constitutions républicaines et les textes fondateurs des grandes institutions n’en ont pas le monopole, parce qu’elles ne sont rien d’autre que les pièces essentielles du vieux dispositif monothéiste de résistance à la barbarie.

Ce sont bien les trompettes de Jéricho et l’appel à la paix durable de Moïse qui soufflent depuis la Torah sur le Talmud et le Nouveau Testament. On retrouve la même tonalité dans le Coran, dont humanisme détruit les murailles de la haine. Esprit de l’humanité de l’homme éternel, qui inspire les livres sacrés, de la Chine et de l’Inde, qui guide les muses des poètes de la mythologie grecque et de la sagesse des anciens comme Koth Barma et qui, aujourd’hui, taraude nos consciences désorientées. Oui, des trompettes qui appellent au courage ; courage contre ses propres pulsions mortifères car la vrai victoire, dans et hors la guerre, dépend toujours d’une victoire préalable, plus grande, plus belles, spirituelles et personnelle ‘‘Jihadun nafs’’ unnafs », pierre angulaire de la philosophie soufie.

Dans cette perspective, le Sénégal est le lieu de l’invention, toute paradoxale, d’une nouvelle démarche en politique empruntant au référentiel du soufisme un répertoire inédit d’actions collectives. La forme confrérique traditionnelle s’est réinventée une forme d’intervention sous les effets contradictoires et conjugués de la modernité occidentale et de l’Islam politique. Le soufisme, en tant que révolution spirituelle et démocratique, peut constituer un antidote à la situation actuelle d’un monde marqué par une violence aveugle, et ouvrir de nouvelles perspectives à la sécurité partagée, projet mondial, ambitieux. Le Sénégal, pays de tolérance et de démocratie, peut servir de laboratoire dans ce domaine pour des raisons historiques, d’une part, et à cause des mutations inattendues que les confréries sont entrain de subir pour s’adapter à la globalisation, d’autre part. En effet, se dessine la tendance générale d’un Islam sécularisé dans tous les domaines de la société, y compris le politique qui transforme profondément le système confrérique sénégalais actuel. Ses différentes facettes (enjeu théologique, réservoir symbolique et ressource politique) font du soufisme un lieu ambivalent d’une identité musulmane en quête de repères et un élément déterminant dans l’établissement de sociétés démocratiques comme le Sénégal.

 

  1. S’approprier l’expérience de l’ANC

Le mouvement démocratique sénégalais doit revisiter l’expérience historique de la lutte de l’ANC et en tirer les leçons pour les batailles présentes et à venir. Héritier de l’histoire de la gauche française depuis Jaurès, le temps n’est-il pas venu pour nous d’avoir d’autres sources d’inspiration dont la lutte de l’Afrique du Sud ?Pour élaborer sa théorie politique, Karl Marx a bien étudié l’expérience des luttes en France : la Commune de Paris, la révolution de 1789, celle de 1848, le 18 brumaire de Louis Napoléon Bonaparte et la lutte des classes en France. Il avait remarqué que ce sont les luttes en France qui inspiraient ses conclusions théoriques. Il convient, toute proportion gardée, de faire la même chose pour l’Afrique du Sud.

 

Etienne Balibar évoque dans le livre de Jacques Bidet Guerre impériale et guerre sociale que le grand rendez-vous manqué du XXème siècle a été celui entre Lénine et Gandhi. Lénine théoricien et praticien de la révolution sociale et Ghandi praticien et théoricien de la révolution anticoloniale. Les marxistes considèrent la violence comme accoucheuse de l’histoire. Balibar considère que l’usage de la violence a un prix. Il agit sur celui qui le subit comme sur celui qui en fait usage ; il transforme celui qui l’utilise et celui qui le subit. Pour Etienne Balibar, le croisement de leurs perspectives fera émerger au XXIème siècle un nouveau paradigme stratégique, d’où tout l’intérêt de l’exemple de l’ANC.

Le mouvement démocratique sénégalais, si prompt à se référer à l’expérience de la gauche française, de la SFIO à nos jours,  gagnerait à se pencher sur l’expérience de l’Afrique du Sud et du parti qui le dirige, l’ANC. Offrant un rare mélange de religiosité et de violence, cette société multiculturelle, partagée entre valeurs occidentales et africaines, se présente aujourd’hui comme un laboratoire incontournable pour toute l’Afrique. Sa puissance économique dépasse celle de tous les autres pays du continent, ses réserves en minerais sont surprenantes,  ses souffrances et ses espoirs ont façonné un type d’homme qui a pu mettre en place un rassemblement tel que l’ANC qui, malgré les vicissitudes de la lutte et de la réalité du pouvoir, a écrit l’une des pages les plus glorieuses du mouvement démocratique international. Premier parti d’Afrique créé en 1912, l’ANC a commencé comme une organisation engagée dans le combat contre la discrimination raciale par les moyens pacifiques qui seront popularisés par Mahatma Gandhi. L’ANC, à cette étape de la lutte, protestait d’une manière sporadique contre les mesures discriminatoires du gouvernement raciste d’Afrique du Sud. Mais, face à la rigueur de la répression et à l’ampleur des mesures discriminatoires du gouvernement qui l’a déclaré illégal, l’ANC n’eut d’autres choix que de se radicaliser. Dirigé par des hommes d’exception animés par des idéaux d’émancipation humaine comme Nelson Mandela, Walter Sisulu et Olivier Tambo, l’ANC a été en mesure de réussir ce que le mouvement démocratique sénégalais n’a jamais pu réussir : l’appropriation par les masses sud-africaines de la vision et de la mission qu’il incarnait et par une présence quotidienne à côté du peuple pour mener à bien ses revendications. L’ANC s’est imposé par la qualité, la détermination et la lucidité de ses leaders qui depuis 1994 dirigent ce pays. Les élections y sont libres et transparentes et l’Afrique du Sud, après avoir été le pays par excellence de la violation des droits de l’homme, est aujourd’hui l’une des plus grandes démocraties du monde.

Chose exceptionnelle, le mouvement de Nelson Mandela regroupe d’autres formations politiques comme le Parti Communiste d’Afrique du Sud, le Natal Indian Congress fondé à l’initiative de Gandhi et la COSATU, la plus grande centrale syndicale du pays ainsi que des religieux et des indépendants. Alliance déjà nouée au cours de la lutte contre l’Apartheid, aujourd’hui ce rassemblement se trouve à la tête du pays le plus riche et le  plus développé du continent avec un gouvernement certes confronté aux difficultés liées à l’exercice du pouvoir mais totalement acquis aux idéaux d’émancipation humaine qui ont été à la base de la création de l’ANC et que Nelson Mandela incarne au plus haut. Ce pays représente aujourd’hui la force motrice du développement du continent et est un exemple par la qualité de son leadership. Il ne serait pas injuste de dire que ce sont des hommes de la trempe de Mandela qui font défaut à la gauche sénégalaise.

  1. QUELLE ORGANISATION POLITIQUE

La nécessité d’un parti nourri des valeurs de gauche telles que décrites plus haut est tellement évidente que son absence laisse une béance monstrueuse comme viennent de le démontrer les  élections locales du 29 juin 2014 au cours desquelles le contenu des offres était insignifiant : ni programme, ni projet, ni vision, ni valeur intrinsèques du candidat. Ce dernier compte sur l’achat des consciences pour être élu. L’argent coule à flot et marginalise les ressources humaines locales et nationales d’excellentes factures. Et pourtant il convient de se poser la question de savoir d’où vient cet argent qui dicte sa loi, viole le code électoral dans un pays qui se dit vitrine de la démocratie. Dans un tel contexte, aucun candidat sérieux ne peut faire valoir compétence, valeur éthique ou expérience. C’est l’argent qui a le dernier mot et le citoyen transformé en électeur mercenaire se vend aux plus offrant.  C’est le spectacle pathétique du partage vorace du gâteau ou la recherche effrénée de poste et de rente pour s’enrichir et acheter une clientèle impuissante devant la précarité. Pour se faire, la classe politique a besoin de beaucoup d’argent pour entretenir cette clientèle. Cette classe politique ne peut l’obtenir que par la corruption et les pauvres s’accrochent à ces politiciens par un reflexe de survie pour espérer s’en sortir.

Les politiciens, toute honte bue, exploitent cette situation. Donc toujours des ressources supplémentaires pour entretenir la clientèle, davantage de corruptions et de détournements de fonds publics. Pris dans le piège de la dérive clientéliste, les partis politiques y compris ceux de gauche ont abandonné leur rôle d’intellectuel organique où le parti fut d’abord un lieu exceptionnel d’éducation, de culture et d’épanouissement, une formidable espace d’apprentissage du dévouement, de la formation de l’esprit, d’ascenseur social et du don de soi. L’arène politique n’est plus le lieu de confrontation des projets de sociétés variées.

Le discours politique ne fait pas rêver la jeunesse et ne donne aucun sens à la vie publique, considérée comme un gisement pour s’enrichir.

La grande interrogation géostratégique et géopolitique qui devrait être au cœur des débats et des offres programmatiques, telles que les conclusions des Assises Nationales dans un contexte où tous les peuples s’approprient la révolution numérique et informationnelle, n’apparaît même plus dans les discours.

La question de savoir pourquoi l’Afrique, si riche en ressources, n’assure pas le bien-être des populations engluées dans une misère indicible à la merci de n’importe quel fléau, quelle politique minière ou foncière pour notre pays ? Ces questions n’effleurent même pas leur esprit. Le citoyen sérieux qui veut voir les choses changer a compris la combine et ne se donne même pas la peine d’aller voter, d’où le taux d’abstention élevé qui doit faire réfléchir tous les républicains.

Je partage le regard porté par Emmanuel Todd, dans son livre Après la démocratie : « nous devons constater et intégrer dans l’analyse sans prétendre l’expliquer le repli narcissique des individus sur eux-mêmes, dans tous les groupes, atomisation qui rend difficile l’émergence des nouvelles croyances collectives, ses instruments indispensables à l’action des hommes politiques ».

Ce phénomène d’abstention a une ampleur universelle et pose le problème de la viabilité de la démocratie représentative et de la survie des partis politiques dans des pays de vieilles démocraties. Robert Hue, ancien Secrétaire Général du Parti Communiste Français, dans la publicité de son livre à paraitre  Les partis politiques vont mouriret ils ne savent pas préconise : « La gauche sinistrée est devenue étrangère aux souffrances quotidiennes des gens. Le populisme de l’extrême droite en Europe par exemple, occupe l’espace laissé aux jachères. L’exemple de la France avec les percées du Front National au cours des dernières élections en est illustration éloquente et prouve que l’attitude des français, vis-à-vis des politiques, passe du désintéressé à l’exaspération. Face à la tentation du repli des citoyens sur eux-mêmes, un travail en profondeur demeure pour que se revivifie la politique, de nouvelles constructions collectives sont indispensables. Les partis traditionnels sont condamnés à mourir car ils ne remplissent plus leurs missions démocratiques ».

Jacques Dérida est du même point de vue quand il dit : « Ce qui tend peut-être à disparaitre dans le monde politique et peut-être dans une nouvelle époque de la démocratie, c’est la domination de cette forme d’organisation qu’on appelle parti, le rapport parti Etat, qui n’aura en somme duré, en toute rigueur, que deux siècles, à peine plus. » (Jacques Dérida : Spectres de Marx)

Ainsi donc le schéma traditionnel du parti de gauche apparait comme un épouvantail à qui veut s’engager dans l’action au service de l’intérêt général.

Ceci se vérifie au Sénégal où les partis se mettent ensemble dans les coalitions sans base programmatique, terreau fertile des marchandages, des louvoiements et des trahisons également. Nous avons des vainqueurs certes de ces élections mais des vainqueurs honteux habitués à vaincre sans péril et à triompher sans gloire. Seuls l’ambition et les intérêts égoïstes comptent dans des alliances dirigées par des enrichis à qui l’univers mafieux et le laxisme juridique permettent de puiser à  satiété dans des deniers publics et se constituer ainsi un trésor de guerre pour les prochaines échéances électorales. Avec ces milliardaires riches sans avoir rien entrepris, ni investi, ni produit, sans avoir pris  aucun risque, le processus démocratique a subi un sérieux revers. Tout cela par ce que l’élément subjectif n’est pas prêt du fait des horribles béances laissées par la gauche qui demeurent subalternes dans les différentes coalitions, qui installent une bipolarisation entre des partis qui sont de véritables machines électorales dont on a quelques raisons de penser qu’elles ne visent que les intérêts particuliers de leur cacique, des écuries ou sous-écuries vers lesquelles les électeurs sont orientés. Il faut imposer une majorité alternative, une force politique capable de faire craquer la bipolarisation. C’est ce qui donne son acuité et son urgence au transfert de l’activité de la gauche sur un terrain autre que celui des élections : celui de l’analyse des faits et de l’élaboration de propositions ; ce d’autant plus que les élus n’ont plus de crédibilité nulle part. Tout candidat à un mandat électif est suspect de vouloir user du pouvoir à son profit ou à celui de son écurie ou est assimilé à des agents d’une structure partisane qui visent à mettre la main sur l’appareil d’état pour les avantages qu’il procure. L’expérience du Parti socialiste et après lui du PDS et de l’APR sont là pour le démontrer. Pour prendre un exemple riche d’enseignement : le Parti socialiste a été un appareil idéologique intégré à l’appareil d’état néocolonial, source de prébendes pour ses fonctionnaires militants. Il l’est toujours même s’il n’a pas la puissance d’antan. Mais la grande leçon qu’il convient de tirer dans les expériences récentes de la vie politique sénégalaise est la suivante : est ce qu’il faut transformer le Parti socialiste en adversaire à cause de son expérience passée. En effet nous ne pouvons pas oublier que son histoire, son orientation et sa pratique gouvernementale étaient étrangères à tout projet de transformation émancipatrice. Cependant le PS s’est largement amendé  au cours de la présidence d’Abdoulaye Wade en étant au cœur du mouvement qui se battait sur des positions de progrès et se comportait comme force dans le travail multiple qui doit redéfinir la lutte que doit mener le peuple sénégalais.

Aujourd’hui, la question pour la Gauche n’est pas de savoir si le Parti socialiste est de gauche ou non. Le plus important est dans l’interrogation prospective : est-ce qu’il peut le devenir ? Cette interrogation est essentielle. Le mouvement révolutionnaire doit travailler à l’idée de ce qui est et ce que doit être l’idée de gauche. Les intelligences doivent se conjuguer et non se fondre dans un champ politique assez ample pour les incorporer sans les réduire ; parce que tout ce qui s’assemble ne se ressemble pas. Les alliances ne sont pas fusionnelles.

Il convient d’avoir une perception juste du contexte dans lequel nous vivons et ‘‘savoir comment le Monde marche’’, pour reprendre le titre d’un livre de Chomsky. Cinquante ans après les indépendances, la Gauche n’as toujours pas d’initiatives. Toutes les tentatives de traduire dans la réalité cette indépendance se sont soldées par un échec. Des expériences douloureuses sont vécues du fait d’un rapport de forces international non favorable aux forces de gauche en Afrique même à l’époque de la toute puissance de l’Union Soviétique qui a aidé la lutte de résistance de l’Angola, de la Guinée Bissau, du Mozambique, du Zimbabwe et de l’Afrique du Sud – mais partout les partis ont échoué.

Pour le Sénégal, il convient de trouver le  type de compromis qu’il faut avoir avec l’ancienne puissance coloniale dans le cadre d’un partenariat gagnant-gagnant,  voir comment profiter de la présente situation en France où c’est la gauche qui est au pouvoir pour négocier ce nouveau partenariat qui sauvegarde les intérêts du Sénégal ?

La Gauche française n’est pas un bloc monolithique : il y a le PS (composée de la gauche libérale et la gauche de la gauche de plus en plus incisive Gérard Filoche, Arnaud Montbourg, Benoît Hamon, Harlem Desir, Henry Weber ici présent), Christiane Taubira, radicale de gauche, les communistes, le Front de gauche, et les Verts, qui ne  sont pas sur les mêmes positions. La Gauche française étant notre meilleure alliée, il convient sous l’impulsion du Parti Socialiste sénégalais, d’identifier ceux qui sont convaincus que la France Afrique a fait son temps. C’est une vision portée par les générations politiques qui ont préparé et orchestré la décolonisation de l’Empire français des années 40 aux années 80.  Mais la France Afrique est devenue une immuable recette de relations franco africaines avec son cortège d’interventions directes, de corruptions des dirigeants et de rôle trouble d’intermédiaires, de coups tordus, de mercenaires, d’interventions militaires, élaborée, maintenue et entretenue par le tristement célèbre Jacques Foccart, pourtant mort en 1974 mais que les différents gouvernements français de droite comme de gauche ont gardé intact, de De Gaulle jusqu’à François Hollande. Il est temps d’élaborer un autre accord de coopération.

En appelant de nos vœux ce partenariat, il faut garder à l’esprit la mise en demeure de Césaire dans sa lettre à Maurice Thorez qui s’adresse aux relations des partis de gauche avec les colonies françaises. Tout en reconnaissant qu’ils sont des frères, il fustige : « Il s’agit bel et bien d’un frère, d’un grand frère qui, imbu de sa supériorité et sûr de son expérience, vous prend la main (d’une main hélas ! parfois rude) pour vous conduire sur la route où il sait se trouver la Raison et le Progrès. Or c’est très exactement ce dont nous ne voulons pas. Ce dont nous ne voulons plus.

Nous voulons que nos sociétés s’élèvent à un degré supérieur de développement, mais par elles-mêmes, par croissance interne, par nécessité intérieure, par progrès organique, sans que rien d’extérieur vienne gauchir cette croissance, ou l’altérer ou la compromettre. Dans ces conditions on comprend que nous ne puissions donner à personne délégation pour penser pour nous ; délégation pour chercher pour nous ; que nous ne puissions désormais accepter que qui que ce soit, fût-ce le meilleur de nos amis, se porte fort pour nous. Si le but de toute politique progressiste est de rendre un jour leur liberté aux peuples colonisés, au moins faut-il que l’action quotidienne des partis progressistes n’entre pas en contradiction avec la fin recherchée et ne détruise pas tous les jours les bases mêmes, les bases organisationnelles comme les bases psychologiques de cette future liberté, lesquelles se ramènent à un seul postulat : le droit à l’initiative. »

Comment le Parti Socialiste sénégalais de type nouveau, du fait de sa proximité avec le Parti Socialiste français, peut-il y jouer un rôle de premier plan ?

Comment la Gauche dans la perspective d’une bipolarisation de la vie politique sénégalaise entre les libéraux, peut créer une organisation de la Gauche nouvelle autour du PS ayant la caractéristique expliquée au cours de cet exposé ?

Il convient de dégager des priorités de notre développement et négocier un nouveau paradigme de coopération qui prend en compte les intérêts souverains du Sénégal et unir la Gauche autour de cela ?

Les partis de la Gauche classique sont privés d’un rapport organique avec l’ensemble des masses populaires qui sont sans représentation politique réelle. Nous sommes dans une situation où l’alternance remplace l’alternative. Nous assistons à une relève où les partis se succèdent au pouvoir comme la garde royale le fait tous les jours à 18 heures devant  Buckingham Palace. Le paradoxe est que la Gauche classique est dans tous les attelages : dans la majorité présidentielle d’Abdou Diouf, dans le Sopi 2000 d’Abdoulaye Wade et dans le Bennoo Book Yaakaar de Macky Sall. Cette gauche là est irrémédiablement subalterne, mettant en évidence le problème des alliances vides de ces dernières années. Maintenir des alliances sans principe, sans base programmatique pour des raisons purement électorales est une politique morte née qui ne peut conduire qu’à une survie électorale, à sauver des sièges de députés et de maires ou à occuper des postes de ministres, mais cela ne conduit nullement, à inventer des partis qui sont réellement de gauche. La trajectoire historique de la gauche est complexe, parsemée de défaites pour le mouvement populaire, de cauchemars pour la pensée révolutionnaire, mais aussi de tentatives avortées. Après plus de 50 ans d’existence la gauche n’a toujours pas l’initiative. Que de déceptions et de rendez-vous manqués par la gauche qui joue le rôle de passager clandestin dans des coalitions hétéroclites et sans principe aucun. La gauche est aujourd’hui prise en otage dans l’inextricable labyrinthe de la bipolarisation de la vie politique sénégalaise qui met face à face les socio-démocrates et les libéraux, ou les libéraux entre eux.

Le recours ne peut venir que de mouvements de résistance regroupant l’instance politique et citoyenne comme dans le cadre des Assises Nationales ou le M23, mouvements de résistance capables de converger dans une unité plurielle et positive ; donc de se faire une force de proposition d’une politique susceptible de guider les transformations de la société.

S’ouvre une multiplicité horizontale de fronts (Y’en à marre, Fekke Macci Bole, Bennoo Siggil Sénégal, Luy jot jotna, Takhaw tem, etc…) qu’il s’agit de transformer en force politique hégémonique. Cette tâche ne peut se formuler que dans un langage commun autour des interfaces communes que partagent ces fronts (Touche pas à ma Constitution, Dafa dooy Na deem, Abdoulaye Wade dégage !). Il s’agit avec ces mots d’ordre, de nouer des liens avec tous ceux qui sont en dehors de la politique représentative et marginalisés durablement.

L’évolution de la vie politique du Sénégal, depuis plusieurs décennies, et singulièrement depuis la perte d’influence de la gauche, requière des progressistes, comme une nécessité évidente, impérieuse et immédiate de donner à leur réflexion et à leur activité une forme d’organisation opérationnelle. La vie politique exige de l’efficacité, ce qui implique de hiérarchiser les priorités, d’orienter et de donner cohérence à la réflexion et à  l’action. Il faut donner à la gauche une forme d’organisation entièrement nouvelle, en harmonie avec ce que sont, aujourd’hui, les sénégalais. Il faut que la gauche puisse tirer toute la richesse potentiellement contenue dans la diversité, la singularité des positions et même la variété des expériences humaines.

La forme d’organisation connue à ce jour est la structure léniniste du parti d’avant-garde qui a partout échoué parce qu’elle a cessé de s’interroger sur son histoire comme le révèle Lucien Sève : « L’actuel mode d’organisation et de vie du parti est l’héritier très affadi mais reconnaissable du modèle conçu par Lénine et revisité par la troisième Internationale. Le but était la conquête révolutionnaire – violente du pouvoir pour engager par en haut la construction du socialisme, le parti devant être un instrument de guerre de classe, un état-major indiscuté y dirigeant des militants disciplinés. L’essence de cette organisation est sa structure verticale (il y a eu un sommet qui dirige et une base qui exécute.) La crise mortelle des pays socialistes aurait dû obliger à une interrogation profonde critique  sur l’idée même du socialisme ». Mais ce parti ne le peut pas parce que atteint « d’une carence stratégique, une paralysie organisationnelle, une allergie au pluralisme et une sous-activité intellectuelle.» Lucien Sève, Lettre de démission au Parti Communiste Français, le 30 avril 2010. Cette structure était verticale et tout était organisé pour que la circulation se fasse de haut en bas plutôt que de bas en haut. Cependant, au Sénégal, les élections passées signent la fin de cette verticalité avec le refus des militants de base, notamment dans le cas de tous las partis de gauche et également de l’APR, parti au pouvoir, donc au cœur de l’Etat avec sa toute puissance, de suivre des instructions des directions de partis.

La société évolue. Le parti ne peut pas faire autrement que de recruter dans la population. Les citoyens n’assurent d’engagement que s’ils trouvent dans l’action du parti des principes et des moyens en accord avec leur conscience, laquelle peut-on le souhaiter, est la plus lucide expression des revendications populaires de liberté, d’égalité, de fraternité,  de justice et de bien-être. C’est ce que Césaire avait pressenti lorsqu’il a quitté le PCF : «Je me suis souvent posé la question de savoir si dans des sociétés comme les nôtres, rurales comme elles sont, les sociétés de paysannerie, où la classe ouvrière est infime et où par contre, les classes moyennes ont une importance politique sans rapport avec leur importance numérique réelle, les conditions politiques et sociales permettaient dans le contexte actuel, une action efficace d’organisations communistes agissant isolément (à plus forte raison d’organisations communistes fédérées ou inféodées au parti communiste de la métropole) et si, au lieu de rejeter à priori et au nom d’une idéologie exclusive, des hommes pourtant honnêtes et foncièrement anticolonialistes, il n’y avait pas plutôt lieu de rechercher une forme d’organisation aussi large et souple que possible, une forme d’organisation susceptible de donner élan au plus grand nombre, plutôt qu’à caporaliser un petit nombre. Une forme d’organisation où les marxistes seraient non pas noyés, mais où ils joueraient leur rôle de levain, d’inspirateur, d’orienteur… »

CONCLUSION

 

L’action de la gauche est un héritage enchâssé dans la vaste tradition populaire et révolutionnaire, issue de la lutte pour l’indépendance en Afrique. En simple sommeil ou en irréversible déclin, la gauche a laissé son empreinte dans la société. Il suffit de voir l’attelage gouvernemental, les ministres pris individuellement et leurs organisations ont eu une très forte influence de gauche. Des ministres tels que Mary Teuw Niane, Mankeur Ndiaye, tous anciens militants du PIT, sans compter des représentants des partis de la Coalition Bennoo Book Yaakaar PIT, LDMPT et du PS. Le Directeur de Cabinet politique du Président trotskyste notoire et le Président lui-même, ancien d’And Jëf, de tendance maoïste et bien d’autres ; et par-dessus tout, l’icône de la gauche sénégalaise Amath Dansokho qui siège au Gouvernement comme ministre d’Etat, qui avec son parti le PIT ont été les acteurs théoriques qui ont rendu possibles les alternances.

Le patrimoine de gauche n’appartient pas aux seuls partis de gauche qui n’ont été que des copropriétaires. Autour d’expériences sociales et des pratiques collectives se tissent des visions du monde, des valeurs et des signes à la fois mouvants et transmissibles. Il s’y manifeste des réserves mémorielles, des univers de symboles, de véritables grammaires qui structurent les regards et les pensées, et peuvent créer une dynamique, construite autour de la symbolique de l’indépendance dont le levain a alimenté les travaux des Assises Nationales initiées et conduites par des patriotes influencés par la stratégie de grand rassemblement, crédo du PAI depuis des décennies. Cette stratégie a abouti à la belle aventure dirigée par le Président Mbow, preuve que l’héritage de la gauche est toujours vivace.

L’efficacité de la gauche a toujours consisté en sa capacité à donner une vie concrète au courant qui la fonde, en ses dispositions à lui fournir des perspectives, des projets, des ressources symboliques, des mots d’ordre mobilisateurs et des victoires : Assises Nationales, le M23, Bennoo Book Yaakaar. Nous disons avec Aragon dans ‘’Les cloches de Bale’’ (1933) que : « Nous maudissons déjà ce monde pourri qui est notre chair même ». L’histoire a eu raison des principes universaux de l’ordre passé un autre monde, d’autres hommes, d’autres rites, d’autres vérités frappant déjà à notre porte. Il nous faut l’accompagner par la réflexion sans être assujettie à l’immédiateté. Mais le handicap intellectuel de notre temps est de raisonner dans une perspective moribonde sur un avenir indéchiffrable, de raisonner en hommes anciens l’avènement possible d’un homme nouveau. Cet ‘‘homme nouveau’’ de Sartre n’est toujours pas arrivé. Puissent les délibérations de ce séminaire contribuer à son avènement et créer les conditions de sa réalisation car « devant l’histoire, il faut savoir remettre en cause ». Du courage !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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