L’OUKASE* DE TROP DU PRESIDENT MACKY SALL

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La levée de boucliers provoquée par la décision unilatérale et intempestive du Président Macky Sall d’envoyer plus de deux mille soldats sénégalais en Arabie Saoudite peut sembler paradoxale de prime abord. Non seulement du fait que, d’ordinaire, les questions de politique étrangère, c’est-à-dire extérieure à l’Afrique et sa Diaspora, n’intéressent pas beaucoup nos concitoyens ; mais encore, en ceci qu’il ne s’agit nullement d’une première dans ce pays, dont les chefs d’Etat successifs sont coutumiers de l’envoi de contingents militaires et policiers aux quatre coins du monde, soucieux qu’ils sont habituellement de leur image de marque en Occident plutôt que de l’opinion de leurs compatriotes africains ; et enfin, si l’on considère que les protestations intérieures ne changeront vraisemblablement rien à la position arrêtée par le « chef suprême des armées »…

Cependant, le paradoxe n’est qu’apparent et les citoyens ont bien raison de dénoncer cette énième initiative militaro-diplomatique du gouvernement sénégalais, qui risque fort d’être celle de trop. En effet, à l’exception notable du tout premier contingent malien envoyé au Congo en 1960, dans le cadre de la mission inaugurale des Nations Unies en Afrique indépendante, et dont le mandat fut d’ailleurs écourté par l’éclatement de la Fédération du Mali, la plupart des opérations de l’armée nationale hors de ses frontières sont marquées du sceau de la continuité néocoloniale, en droite ligne de la sinistre tradition des Tirailleurs dits  Sénégalais. Ceux-ci, faut-il le rappeler, ont servi de chair à canon durant les multiples guerres de conquête puis de reconquête coloniale françaises, (de l’Indochine à l’Algérie en passant par Madagascar…), et les deux guerres mondiales européennes, pour s’en tenir au seul 20ème siècle. Une mauvaise habitude que les héritiers des colons ont entretenue contre vents et marées, depuis le transfert de compétences baptisé « indépendance », dans les années 1960.

A commencer par le Président Senghor, dont les soldats ont sauté sur Kolwezi avec les légionnaires français en 1978, volant au secours du dictateur Mobutu, (l’un des assassins de Lumumba), et qui n’hésita pas à rencontrer secrètement, avec le Président Houphouët Boigny, à Yamoussokoro,  le chef du régime de l’apartheid sud-africain, John Vorster, au lieu de soutenir la lutte de libération de l’ANC. A sa suite, son successeur désigné, le Président Diouf, après avoir participé, au prix que l’on sait, à la guerre d’Irak pour la libération du Koweit en 1991, n’a pas reculé devant la honte d’être le seul pays africain, en dehors du Maroc du roi Hassan II, à envoyer des supplétifs prendre part à la scandaleuse opération Turquoise (1994), par laquelle le Président Mitterrand a tenté de couvrir la déroute militaire de ses protégés génocidaires rwandais, face à l’avancée victorieuse du Front Patriotique. A son tour, le Président Wade,  en 2011, va d’abord  contribuer en hommes et en espèces au succès du coup de force militaire français en Côte d’Ivoire, visant à installer au Palais d’Abidjan le Président  Ouattara à la place du Président Gbagbo, pour ensuite accomplir son infâme « mission à Benghazi », sous escorte de chasseurs bombardiers français, dans le cadre de l’agression franco-anglo-américaine contre la Libye du colonel Kadhafi, s’affichant ainsi comme l’unique chef d’Etat africain à avoir violé délibérément les résolutions pertinentes du Conseil de Paix et de Sécurité de l’Union Africaine. Sans compter le soutien diplomatique aberrant du Président Sall à l’expansionnisme marocain contre le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui, formellement reconnu par l’UA et l’ONU…

 Ce sont là quelques exemples, parmi tant d’autres, qui illustrent parfaitement la permanence de la soumission de nos gouvernants aux intérêts des puissances occidentales, leur constante servitude volontaire, surtout à l’égard de la France, pendant comme après la guerre froide.

Le Président Macky Sall a donc de qui tenir ! Estimant sans doute qu’un tel palmarès justifie la réputation internationale de « professionnalisme » de son armée, même le funeste et vivace souvenir de la centaine de morts restés en Arabie Saoudite, au cours de « Tempête du Désert », ne saurait le dissuader d’engager un contingent de « Jambaars » quatre fois plus important dans « Tempête décisive » ; une nouvelle aventure politico-militaire qui, à la différence de la précédente, ne bénéficie même pas de la couverture légale d’une résolution du Conseil de  Sécurité de l’ONU.

Or, si la légalité de cet oukase présidentiel semble incontestable, il est permis de s’interroger sur sa légitimité et surtout de douter de son opportunité. Le contraste manifeste entre l’empressement à répondre massivement au roi d’Arabie et les tergiversations avant de s’engager parcimonieusement aux côtés de nos frères maliens, confrontés au sécessionnisme touareg et à la subversion jihadiste, témoigne d’une hiérarchie des priorités de sécurité régionale pour le moins discutable, d’autant qu’une rébellion séparatiste armée analogue sévit en Casamance  depuis plus de trois décennies, sans pouvoir être réduite. Les risques de jonction opérationnelle des divers mouvements armés irrédentistes ou séditieux et la perspective de leur propagation à l’ensemble de la sous-région soudano-sahélienne, à partir du cancer primitif provoqué et entretenu en Libye par l’interventionnisme euraméricain, ne constituent-ils pas une menace autrement plus grave et plus immédiate pour la paix et la sécurité en Afrique que le conflit qui oppose chiites et sunnites au Yémen et dans le Golfe arabo-persique ? Une aussi grossière erreur d’appréciation stratégique ne cache-t-elle pas des calculs et des arrière-pensées inavouables ? Surtout quand on sait que ce sont les monarchies et autres émirats pétroliers arabes qui financent les diverses insurrections armées de la zone soudano-sahélienne !

 En matière de sécurité sanitaire, une faute similaire a été commise, en 2014, dans la gestion calamiteuse de l’épidémie à virus Ebola en Afrique de l’ouest. Bien qu’ayant été épargné par cette fièvre hémorragique africaine, (en dehors d’un seul cas d’importation), le Sénégal s’est singularisé en étant le seul et unique Etat à fermer ses frontières avec un pays frère frappé de plein fouet, la Guinée. Outre qu’il s’est agi d’une violation flagrante du principe de libre circulation des personnes et des biens, prévu par le Traité de la CEDEAO, la mesure était de surcroît techniquement injustifiable parce qu’inefficace dans la lutte contre les virus, bactéries et autres parasites. D’autant plus que des pays frères voisins tels que le Mali et le Nigéria, également touchés par des cas importés sévères, (ayant provoqué chez eux des dizaines de cas secondaires mortels), se sont bien gardé d’imiter le Sénégal, et sont pourtant parvenus à juguler la flambée épidémique dans leurs pays respectifs, sans jamais enfreindre les recommandations pertinentes de la Commission de l’Union Africaine durant cette crise médico-sanitaire régionale. Certains n’ont pas manqué d’attribuer cette faute politique sénégalaise à la peur panique, non pas d’une éventuelle contagion infectieuse, mais plutôt d’une possible annulation du Sommet francophone prévu à Dakar en novembre 2014…

C’est dire à quel point les incohérences apparentes des politiques suivies dans tous les domaines de la vie nationale masquent, en réalité, une absence totale de vision et de ligne de conduite autonomes, un pilotage à vue caractérisé par l’improvisation dans l’urgence ou le court terme. Avec, toutefois, deux constantes observables : le maintien d’un pouvoir personnel de type quasi-monarchique en politique intérieure et un alignement diplomatique inconditionnel derrière le camp occidental dirigé par les USA, surtout depuis la fin de la prétendue « exception française », sanctionnée par le retour du président Sarkozy dans le giron du commandement intégré de l’OTAN.

Les exemples sont légion : qu’il s’agisse du passage du Yoonu yokkute au Programme Sénégal émergent (PSE) via la stratégie de croissance accélérée, ou bien de la signature en catimini des Accords de Partenariat Economique (APE) imposés par l’Union Européenne, malgré l’engagement solennel à défendre le patriotisme économique, ou encore de la suppression du visa d’entrée pour les étrangers à peine un an après son institution, au nom du principe de réciprocité ; ou qu’il s’agisse du pourrissement de la situation de « ni guerre ni paix » en Casamance, avec perpétuation de la corruption des chefs rebelles et de l’impunité des criminels en tous genres, ou des promesses initiales de gestion « sobre et vertueuse » désormais remplacées par l’apologie du clientélisme politicien, ou bien du « deux poids deux mesures » constaté dans la mise en œuvre de la volonté proclamée d’aller au bout de « la traque des  biens mal acquis », ou enfin des hésitations présidentielles  sur le contenu, les modalités et la date de la réforme institutionnelle commandée à la CNRI ; cette énumération non exhaustive montre qu’il y a lieu de s’interroger sur la logique qui préside aux décisions du Président de la République, dans sa « définition de la politique de la nation », comme on dit.

 Quoi qu’il en soit, les faits ne vont pas tarder à départager les uns et les autres, les défenseurs du statu quo et de la continuité néocoloniale, autocratique et prédatrice, des vrais patriotes et démocrates africains, partisans d’une refondation d’un Etat de type nouveau, véritablement souverain et républicain, à savoir ceux qui restent fidèles à l’intégralité des engagements souscrits dans la Charte de gouvernance démocratique des Assises Nationales. Car, tel est bien le fond du problème, la question centrale soulevée par l’avant-projet de Constitution remis au chef de l’Etat depuis plus d’un an et qu’aucune manœuvre dilatoire ou de diversion ou autre manipulation ne saurait masquer. Une question vitale pour la paix civile, la sécurité intérieure et extérieure du pays, ainsi que pour l’avenir de la sous-région ouest-africaine, dont la jeunesse, à la fois désorientée et désespérée, brave quotidiennement la mort (de soif dans le Sahara ou par noyade dans la Méditerranée et l’océan Atlantique) par milliers et depuis des années, dans l’indifférence quasi-générale.

 Sachant que politique intérieure et extérieure sont deux facettes indissociables d’une seule et même politique, il est évident que l’issue de la seconde alternance démocratique au Sénégal va dépendre, pour l’essentiel, de la solution apportée à cette  équation référendaire constitutionnelle : selon le choix fondamental  qui sera fait entre continuité ou changement et connivence ou rupture, l’on débouchera  soit sur un avortement catastrophique du genre « Sopi » wadiste, soit sur une alternative réelle et salutaire pour la grande majorité de nos concitoyens.

Etant donné la maturité politique croissante des populations, si les vrais enjeux des prochaines consultations électorales, (quelles qu’elles puissent être), sont débarrassées de la confusion ambiante, savamment entretenue par les multinationales, les media et les mercenaires d’aujourd’hui- qui ont pris le relais des « 3 M » de l’époque de la conquête coloniale au 19ème siècle (militaires, missionnaires et marchands)- il y a de bonnes raisons d’espérer que c’est le bon choix du salut national qui prévaudra sur celui du chaos programmé. Le dernier oukase présidentiel apparaîtra alors rétrospectivement comme celui de trop, qui lui aura été fatal au même titre que le projet d’amendement constitutionnel scélérat de Me Wade, lui ayant valu un coup de massue totalement imprévu, quoique tout à fait prévisible, un certain 23 juin 2011 !

Enfin, ce qui vaut pour le Sénégal est valable, quoiqu’à des degrés divers, pour la majeure partie du continent africain, où l’accaparement personnel du pouvoir d’Etat, doublé de l’allégeance servile aux puissances étrangères, sont en même temps la cause première de la misère et de l’instabilité et la source de la quasi-totalité des guerres et conflits. Ce qui revient à dire qu’au Sénégal, comme partout ailleurs en Afrique, notre destinée se trouve entre nos propres mains. A nous de nous en emparer…             « Les grands ne nous paraissent grands que parce que nous sommes à genoux : levons-nous ! »

                                                                                              Dakar, le 11 mai 2015

                                                                                       Dialo Diop/ Secrétaire général du RND

* oukase = Décision autoritaire, arbitraire et sans appel

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