PETITS CALCULS ET STRATÉGIES EN GESTATION

Nous profitons de l’Université d’été du parti socialiste, pour rééditer l’éditorial du philosophe Abdoulaye Élimane Kane, publié il y a un peu plus de six mois sur le site web, SENEPLUS.

AEKAbdoulaye Élimane Kane  |   Publication 28/04/2015

La ligne de force qui a guidé les Assises nationales tient tout entière dans ce que les diagnostics et les scénarios de sortie de crise ont établi : opérer les ruptures qui s’imposent, identifiables et identifiées de manière consensuelle en plaçant la question des valeurs au cœur de nos ambitions. À défaut de cela le risque et même la très grande probabilité d’une régression dangereuse, compromettraient les chances des Sénégalais de s’engager sur la voie d’un vrai développement durable.

Le renvoi d’Abdoulaye Wade dans l’opposition en 2012 procédait de cette volonté librement exprimée par le peuple Sénégalais. Comme du reste la perte du pouvoir par le parti socialiste en 2000. Avec cette différence, on s’en souvient, que l’arrivée au pouvoir du « pape du Sopi » était annoncée comme celle des ruptures attendues. Ses 12 ans de règne ont soumis les Sénégalais à rude épreuve, tournant le dos à l’idéal de réalisation d’un nouveau type de Sénégalais, enregistrant des contre-performances catastrophiques en matière d’éthique et de bonne gouvernance. C’est-à-dire encore à propos de la question des valeurs. Or c’est à l’aune de cette question qu’il faut examiner les progrès accomplis et les résistances qui entravent la marche du pays vers son émancipation et la construction d’une société équilibrée aux plans économiques, social et culturel, depuis qu’une coalition nommée Benoo Bokk Yakaar a porté le président Macky Sall au pouvoir.

À mi parcours entre l’élection présidentielle de 2012 et celle de 2017 (ou 2022) on note, du coté des lignes qui bougent des initiatives à mettre à l’actif du régime de Macky Sall, soutenu et porté au pouvoir, au 2e tour, par la coalition Benoo Bokk Yakaar.

Les actions engagées en matière de reddition des comptes, l’appel au sursaut et à l’éducation civiques, le sens de l’écoute et du dialogue dont fait montre le président Macky Sall vis-à-vis des différents segments de la société sénégalaise vont dans le bon sens. Je sais la propension des membres de l’APR à citer sur le plan économique et social des mesures qu’ils jugent presque « révolutionnaires » et d’en tirer des conclusions avantageuses pour le Président : ajoutons donc au registre des lignes qui bougent ces mesures que sont entre autres les bourses familiales, le plan Sésame, l’augmentation des allocations de ressources dans tel ou tel domaine (éducation, santé, infrastructure).

Le PSE bien entendu, résumerait à lui tout seul l’ambition du Président Sall de doter le Sénégal d’un instrument stratégique pour son émergence globale, à l’horizon de 2030. L’on note dans ce domaine l’expression d’une volonté de bien faire et un certain activisme pour faire entrer dans les esprits et dans la réalité la tenue des promesses de campagne et les orientations nouvelles tirées des premières années d’exercice du pouvoir. Il faut souhaiter que les réalisations portent les fruits attendus et rien ni personne ne doit porter préjudice à ce qui objectivement sert l’intérêt général ou répond aux aspirations des Sénégalais.

Mais il n’est pas raisonnable dores et déjà d’affirmer, comme le font un peu trop bruyamment certains militants de l’APR, que nous sommes entrés dans une ère de progrès réels : tant de choses sont à soumettre à plus d’épreuves de confirmation pour donner aux frémissements perçus ici ou là la vigueur de politiques structurantes visant le moyen et long terme.

Il reste que cette bonne volonté dont il n’y a pas lieu de douter, la rhétorique sur la patrie et le parti, les mises en scène de comportements novateurs, voire avant-gardistes, ne parviennent hélas pas à ruiner les conduites décriées dans les diagnostics qui avaient motivé l’appel à l’avènement d’une République des valeurs.

Et dans ce domaine c’est toute la classe politique qui doit faire son introspection : reconnaitre et faire le départ entre ce qui relève des petits calculs et ce qui ressortit à de stratégies émancipatrices ou rétrogrades.

Et à tout seigneur tout honneur : Le discours et la pratique du Président Macky Sall, de son parti et de sa coalition d’avant le premier tour. La tentation de la pensée unique est la tendance qui caractérise de plus en plus leur langage et les actes qu’ils posent. Toute critique formulée par un partenaire de la « deuxième heure » est perçue par ce « premier cercle » comme crime de lèse majesté : imprécations, menaces d’excommunication, insultes, procès en sorcellerie sont le lot quotidien de ceux qui ont l’outrecuidance de vouloir être par eux-mêmes, penser par eux-mêmes.

Corollaire de cette pente dangereuse : une calamité nommée « Communication ». Depuis l’avènement du Président Sall son entourage et lui en parlent, en termes de problème non résolu, très exactement en termes de décalage entre les réalisations du nouveau pouvoir et leur acceptation/appropriation par les Sénégalais. Solution malheureuse à ce déficit : le retour aux vieilles pratiques décriées, dont on dit volontiers qu’elles ont été inventées par le régime socialiste.

Wade qui avait embouché cette trompette n’avait pas réussi à s’en départir et aujourd’hui elles reviennent par la bande sous des espèces à peine modifiées par les avancées technologiques. C’est l’investissement permanent de la RTS, où l’on ne fait plus de distinguo entre les activités du chef de l’État, celles du président de l’APR et de ses militants et sympathisants. S’y ajoute une pratique rampante qui rappelle les méthodes de certains pays et régimes de l’autre siècle : dazibaos et affiches géantes ventant l’action multiforme du leader éclairé, conduisant son peuple vers la lumière.

Il n’est pas jusqu’au Plan Sénégal Émergent (PSE) (dont je ne mets pas en doute la crédibilité) qui ne tende à prendre l’allure d’un nouveau culte avec ses officiants, sa liturgie et ses litanies déclinées à temps et à contretemps, à longueur de journée et à propos de tout et de rien. Et ainsi à l’avenant, à propos de mille et une activités quotidiennes qui tendent toutes à nous installer dans une autre mauvaise habitude pourtant promise à l’élimination : la campagne électorale permanente, élire Macky Sall au premier tour, dire dès maintenant qui est avec lui et qui est contre, déclarer que les Sénégalais sont satisfaits, donner à l’avance des preuves que la victoire est assurée.

Et pour preuve que ces démons ont la vue dure, la mouvance des « Amis de la première heure » disposent d’un fonds de commerce inépuisable, un bouc-émissaire qui a l’avantage de renaitre de ses cendres, un punching-ball à la portée de tous : le Parti socialiste ; il l’avait fait donc nous aussi on peut. L’on a entendu cela à propos de tous les manquements, hésitations et erreurs du régime, à chaque fois que le gouvernement a butté sur une difficulté majeure. Si les difficultés sont simplement inhérentes à la nature de la gestion de la Cité, aux contradictions entre les prévisions et les aléas de la complexité, le changement qualitatif attendu consiste à ne pas chercher d’alibi dans des précédents et dans la faute des autres.

L’un des derniers cas en date concerne la question de la transhumance. Justifier celle-ci par le besoin de « ne pas scier la branche sur laquelle on est assis », bref suggérer que la fin que constitue la conservation du pouvoir justifie les moyens, il faut espérer que ce n’était qu’un dérapage explicable par la fatigue ou la pression très forte des questions ! Occasion, sur ce point de préciser que je n’ai pas souvenance d’avoir entendu le PS en faire l’apologie.

Signalons aussi quelques raccourcis faciles qui consistent à présenter toute action nouvelle comme une innovation, une mesure inédite, voire une « révolution » montrant par ce biais combien l’on prend parfois les Sénégalais pour des amnésiques, confirmant que certains ne connaissent pas grand-chose à l’histoire du Sénégal, à moins qu’ils ne feignent simplement de l’ignorer.

Les ruptures attendues au plan des valeurs fondatrices d’une nouvelle ère doivent par conséquent être davantage inscrites dans la réalité. La conservation du pouvoir demeure de toute évidence la préoccupation principale, voire l’obsession du « premier cercle » des alliés. Répondre à cela que c’est de bonne guerre n’est ni suffisant ni rassurant. Car, au regard de nos erreurs du passé et par rapport aux aspirations profondes des Sénégalais , une perception aussi limitée ne peut qu’ entraver la construction de consensus forts propres à propulser le Sénégal vers un vivre-ensemble porteur de progrès réels et de stabilité.

En dehors de ce « premier cercle », les autres partenaires sont un peu dans leurs petits souliers. En dépit de leurs apports au 2e tour de la présidentielle de 2012, aux Législatives de la même année et dans l’action gouvernementale ; nonobstant l’affirmation constante de leur loyauté à l’endroit de la coalition et à l’égard de celui qui la dirige, tout en revendiquant leur droit à la différence, à l’autonomie et à pouvoir exprimer à bon escient leurs désaccords sur certaines questions, ces alliés demeurent, dans le regard et le traitement des membres de l’APR et des souteneurs de la première heure, de simples appendices, des obligés du pouvoir et à la limite des partenaires suspects.

La bonne tenue globale et responsable des leaders de cette coalition, par opposition au discours de va t-en-guerre de jeunes loups et des forcenés des différentes composantes de la coalition souligne la difficulté de construire les coalitions et surtout de les maintenir, à l’épreuve du pouvoir et dans cette sorte de veillée d’armes qui précède et prépare les prochaines échéances. Il arrive à ces partenaires du Président Sall d’avaler des couleuvres parce que c’est lui qui est élu et qui définit la politique à appliquer par le gouvernement. De même se taisent-ils parfois pour ne pas gêner son action et son autorité au nom de la solidarité gouvernementale et de l’unité de la coalition notamment. Comme l’indique l’adage le silence est d’or : dans des conditions déterminées.

Mais il y a des moments et des circonstances où on ne peut l’observer si l’on veut rester fidèles aux Fondamentaux qui ont guidé la réflexion des Assises nationales et expliquent pourquoi le régime de Wade a été défait : les valeurs identifiées et ciblées dans ces concertations et débats pré électoraux et dont la ligne de force porte sur les questions ci-après : la consolidation et l’approfondissement de la démocratie qui ne se réduit pas aux seules élections ni même à un bon rythme d’alternances au sommet de l’État ; l’élaboration d’une nouvelle constitution ; la nature du régime politique ; les politiques publiques ; la centralité des préoccupations du peuple et celle du citoyen ; le contenu réel de la notion de développement durable.

Entre les petits calculs pour la jouissance immédiate des avantages du pouvoir et les stratégies en sourdine pour la gestion du pays dans le moyen et le long termes, il y a lieu de se convaincre que ce qui fera la différence portera sur la nature des valeurs mises en avant. Le débat déjà lancé sur la recomposition du paysage politique au tour de familles idéologiques prouve bien que, dans les coalitions, y compris Benoo Bokk Yakaar, on se tient par la barbichette, dans un climat feutré de veillée d’armes, non point tant pour la conservation ou la conquête du pouvoir seulement mais pour la clarification des termes des différentes offres de projets de société. Avec à la clé deux variantes d’une même question préjudicielle.

Première variante : dans leurs compositions actuelles au sein des différentes coalitions, y compris Benoo Bokk Yakaar, quels alliés iront ensemble à la prochaine présidentielle et sur la base de quel programme ? Deuxième variante : dans quelle mesure les prétentions des porteurs de projets différents de société pourront-elles éviter de sacrifier leurs thèses et objectifs sur l’autel souvent invoqué du pragmatisme, du réalisme et autres formes de compromis renvoyant aux Calendes l’entreprise de clarification et de rupture, salvatrice.

Il conviendra de faire les bilans quand viendra l’heure, sans a priori. Il faut accepter cependant de replacer le vrai débat au cœur du politique : avoir à l’esprit la nécessité de bâtir des politiques porteuses d’espoir et de progrès, comprises, acceptées et soutenues par des populations qui aspirent à une vie décente. De longue date Socrate nous a appris que seule la discussion rationnelle est un véritable antidote à l’ignorance, à l’erreur et à la violence. Il est bon d’écouter ou de revisiter la pensée des Sages qui ont donné des leçons de vie à l’humanité.

akane@seneplus.com

http://www.seneplus.com/article/petits-calculs-et-strat%C3%A9gies-en-gestation

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