B O O M E R A N G.

boomerang

Par Bassirou S. NDIAYE

L’Empereur déchu aimait à dire : « je suis un homme pressé » sic.

Mais puisque la seule volonté d’un homme ne suffit pas à tirer une pirogue hors de l’eau, s’entendre avec toutes les parties prenantes, peut devenir une encombrante exigence. Manifestement, il persiste encore dans sa logique de dévolution monarchique, même si les événements l’ont contraint à revoir son calendrier, et à se mettre en phase avec la réalité républicaine. Bien que loin du théâtre des opérations, il reste le maitre du jeu macabre, auquel se livrent ses héritiers toutes tendances confondues. Il est de toute évidence au cœur de l’intrigant protocole qui a contraint l’enfant prodige crédité « le plus intelligent du royaume », à aller laver la mythique cuillère à « Geeji Ndayaan ». Reviendra-t-il auréolé de succès de chez Maam Randatou la Fée, ou apprendrons-nous à travers le chant lugubre de « Tann » le vautour, que son impertinence l’a sacrifié sur l’autel de ses ambitions ? Le verdict ne saurait tarder.

Le Gladiateur serait-il lui aussi un homme pressé, un idéaliste sincère loin des réalités d’un monde politique pas du tout cartésien ? Peut être plus simplement un illusionniste, calculateur froid, et avide de pouvoir ? Serait-il animé par l’intime conviction d’être à mesure de servir Ndoumbélaan, mieux que n’importe lequel des prétendants actuels au trône ? Son quotidien centré sur sa volonté à convaincre qu’il serait un génie hors norme, capable de réaliser en cinq ans ce que ses prédécesseurs n’ont pas pu faire en un demi-siècle le rend suspect de manœuvre de séduction envers un électorat très instable. Pour convaincre ou se convaincre, tout est désormais décliné en émergence : Samba émergent, Demba émergent, Coumba de l’émergence, et bientôt très certainement, le très sensible pétrole de l’émergence.

L’Empereur déchu aimait à poser des jalons pour accéder au pouvoir. Contraint de déposer les armes après avoir épuisé toutes ses munitions, il a été tiré de sa retraite par une coalition de partis de gauche trop frileuse pour s’affirmer en tant que force alternative. Il restera dans l’histoire comme celui qui les aura brisés, en tout cas, plus que la répression coloniale et néocoloniale. Dans un ultime baroud d’honneur, plus crypto-personnel que programmatique ou alternatif, ils ont réussi à le faire abdiquer et à mettre en place un courtisan à la place du prince héritier qu’il s’était choisi.

Le Gladiateur qui a en effet bénéficié opportunément du soutien des mêmes forces de gauche incapables de s’entendre sur un minimum, a fondu leurs essences dans une infecte mayonnaise noyée dans de l’huile libérale. Il a renversé les coquilles sans vie pour éviter de dénuder le décor et trône au-dessus d’un amas inerte baptisé coalition. A l’abri sur l’autre rive, il a posé des pièges le long d’une sorte de rivière Masaï Marra, pour protéger son pouvoir contre les récalcitrants, les affamés et les coupables à la recherche de parapluie contre une cour de répression avec à sa tête, un « magistrat incontrôlable ». Il a donc certainement raison de dire n’avoir d’autre opposition que la demande sociale.

Mais que la demande sociale est complexe, capricieuse et versatile ! Challenger indomptable et incorruptible de tous les pouvoirs, elle n’écoute pas les discours, se moque des statistiques les plus élogieuses et peut cacher un cancer derrière un banal grain de beauté. Elle peut déclencher une révolution à travers la rafle anodine d’un marchand ambulant comme ce fut le cas en Tunisie avec le suicide de Mohamed Bouazizi. Elle se moque des fatwas et des sermons du dimanche, des motions de soutien des états-majors, des lauriers tressés par les institutions de Bretons Wood et des félicitations d’un président ayant jeté l’éponge avant la limite pour insuffisance de résultats. La demande sociale c’est aussi :

  • l’insondable volcan social des exclus qui entre en éruption au moment où on s’y attend le moins,
  • l’étincelle électrique mal identifiée qui embrase tout, parce qu’on y aura innocemment jeté de l’eau pour l’éteindre,
  • l’incompréhensible carton rouge décerné à Wilson Churchill, malgré son apport incommensurable à la victoire de la Grande Bretagne sur l’Allemagne hitlérienne et de la coalition sur l’Axe.

Mais pourquoi donc le Gladiateur est-il autant obnubilé par un second mandat ? Le premier acquis donnant droit à une candidature probante à un second auquel renoncer pouvait être interprété comme un signe de faiblesse ou d’échec, peut être une explication plausible. En vérité, le Gladiateur n’était pas du tout préparé pour l’exercice de ce premier mandat. En tout cas il était moins optimiste que la plupart de ses partisans novices politiquement moins préparés. Un premier échec ne l’aurait surement pas ébranlé. Sa présence dans « la cour des Grands », était plus une sorte de réaction d’autodéfense, une volonté de taper dans l’œil de l’électorat pour les prochaines échéances et peut être se tailler une place conforme à son poids, quel que soit le vainqueur. Retenu pour le duel, il lui a fallu rompre avec les slogans qui étaient jusqu’ici l’essentiel de son thème de campagne pour se prononcer sur les programmes déjà ficelés de ses probables futurs alliés dont les Assises Nationales constituaient alors le socle premier. Même si ses partisans le nieront par la suite, le Gladiateur en avait accepté l’intégralité et signé des deux mains. Mais c’est un autre débat.

Ayant choisi de prolonger le bail avec Goorgorlu, le Gladiateur s’est déclaré candidat à un second mandat dès la proclamation des résultats du premier septennat constitutionnel et non moins quinquennat moral. Mais en optant immédiatement pour cette candidature, il est entré dans l’arène politicienne trop tôt, hypothéquant du coup toutes ses capacités techniques, économiques et sociales supposées ou réelles qui avaient justifié l’espoir de la demande sociale ayant porté son choix sur sa personne dès le premier tour. Mais il ne pouvait en être autrement. Le combat politique ne laisse pas beaucoup de place aux sentiments. Quand on l’engage, c’est pour le gagner, pour l’orgueil du combattant, et par devoir pour la caste de charognards vivant des restes à son ombre.

Les premiers sympathisants du Gladiateur, y compris la frange qui a été accusée à tort ou à raison d’ethnocentrisme ont pu être influencés par le syndrome de « l’orphelin martyrisé » au profit du fils biologique bénéficiant de tous les privilèges. Mais ceux qui l’ont adopté comme tel après son accession au trône de Ndoumbélaan, sont des hommes et des femmes politiques très avisés. Peut être ont-ils été manipulés par le Gladiateur qui leur a laissé croire qu’il avait besoin de leur protection collective et puis, plus subtilement de la protection des uns contre les autres. Ceci pourrait expliquer une certaine tolérance, voire un laxisme sur les principes, une sorte de compromis qui a progressivement viré vers une compromission politique. Ils peuvent s’en défendre, mais il est évident que, leurs militants les plus fidèles, leurs sympathisants et mêmes les simples observateurs, ne les reconnaissent plus dans leurs nouveaux habits. Les largesses en leur faveur, dénoncées par un certain journaliste et jamais démenties, peuvent être perçues comme des primes de fidélité sans justifier pour autant l’étrange silence complice de tant de dérives.

Ses anciens frères de parti qui l’avaient excommunié, ont choisi dès l’entame de lui rendre la vie dure. Ils ont orchestré une campagne haineuse, croyant naïvement pouvoir le débusquer comme un vulgaire gibier entré par effraction dans leur propriété privée. Cette campagne inopportune contre sa présence au sommet de l’état ne se justifiait pas à cette période. Elle a eu pour conséquence de renforcer un capital de sympathie autour de lui, d’engendrer un bras de fer et une répression ciblée, tolérée par les membres de la coalition sous le couvert d’une justice sous contrôle.

Ces circonstances favorables ont renforcé le blindage du Gladiateur, au point de le transformer en un cuirassé invulnérable aux flèches, aux balles et aux obus de ses adversaires. Mais invulnérable ne veut pas dire imbattable. Indépendamment de l’appréciation subjective qui peut être faite sur sa personnalité intrinsèque, l’homme politique déchaine les passions. Perçu par les uns comme un dirigeant ambitieux, un patriote visionnaire mu par les intérêts intrinsèques d’une nation, il est pour d’autres un candidat en campagne qui déploie son charme aux électeurs et ses muscles aux opposants. Reconnaissons qu’il peut y avoir de subtiles nuances entre les deux. Une lecture plus pragmatique, révélerait un personnage ambivalent, incapable d’équilibrer sa marche et démarche. Il a consacré trop de temps à juguler l’opposition politique en se contentant de ne jeter que des leurres à une demande sociale qui désormais gronde en sourdine à l’aube des consultations prochaines.

Le Gladiateur a la particularité de n’appartenir à aucun courant idéologique marquant. S’il est estampillé libéral à cause de son long compagnonnage avec l’Empereur déchu, un certain courant de gauche revendique la paternité du moule qui lui a donné forme. Il n’a pas un parti politique sociologiquement identifié, capable de défendre des positions basées sur des règles d’éthique ou sur des principes idéologiques partagés. Faisant rarement référence à une philosophie, un courant de pensée de développement politique ou économique, il est l’alpha et l’oméga de sa cour réduite à défendre son action. Il ne pourra donc être jugé que sur son action, du reste toujours sujette à caution à cause de la pertinence de ses choix. Ce pragmatisme vulnérable, ne laisse pas de chance à ses avocats pour plaider des circonstances atténuantes devant la cour de la demande sociale.

En attendant, l’actualité est plutôt centrée sur la rébellion du capitaine-sorcier, inquiet de la menace d’audit sur vingt ans de gestion ou plutôt de règne chaotique sur une nation qui en a marre. Qu’une communauté internationale qui ne manque pas de choses à se reprocher ait décidé de lui donner des leçons de démocratie est une chose, mais que Ndouumbélaan soit la tête de pont d’une expédition punitive armée en est une autre. Peut être est-il encore temps pour plaider en faveur d’une large concertation nationale sur le traitement réservé à cette angine post électorale dans la gorge de Ndoumbélaan. Envahir un état souverain ne peut être assimilable une simple opération de police, et une complication imprévisible pouvant résulter d’un mauvais traitement, pourrait avoir des conséquences fâcheuses.

Les chroniques de Bandia, Décembre 2016

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