LA TRAGÉDIE DU GÉNÉRAL

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Par B. S. NDIAYE

Avec le philosophe Jean Paul Sartre, Hugo a tué Hoederer, le dirigeant aux « mains sales, … plongées dans le sang et dans la merde, jusqu’aux coudes ». On pourrait penser que Hoederer a presque fatalement accepté de subir la mort physique décidée par ses camarades pour payer une faute politique. Mais c’est bien cette mort physique qui lui assure une survie politique et une gloire posthume. Reconnaissons tout de même qu’un environnement social complexe jonché de germes et de cadavres, d’amour et de haine, fait du coup fatal de Hugo, bien plus qu’une simple exécution d’une sentence politique. Idéologiquement armé et bien armé, il serait hasardeux de résumer l’homme Hoederer en un monstre politique froid, qui préfère le salut des hommes à celui des idées et pour qui, « tous les moyens sont bons s’ils sont efficaces ». C’est peut être pourquoi, il est devenu le héros, et Hugo un martyr.

Le maréchal Pétain qui disait : « Je fais don de ma personne à la France », avait aussi cru faire le bon choix en acceptant d’initier et de faire vivre une politique de collaboration avec l’ennemi d’une France défaite militairement, mais patriotiquement et politiquement debout pour résister contre la dictature. Loin des titres de gloire acquis lors de la bataille de Verdun, l’histoire ne retiendra finalement de lui qu’un traitre, auteur et/ou complice de forfaits ayant pour toujours terni l’image de la patrie des droits de l’Homme.

Le jeu des alliances a toujours été au cœur des batailles politiques. De l’évident pacte sans lendemain entre Hitler et Staline, à la stratégie du parti communiste chinois avec les nationalistes lors la guerre contre l’occupant nippon, en passant par le compromis historique en Italie et  l’Union de la Gauche en France, des alliances se sont toujours nouées entre des forces opposées, voire antagoniques, sans jamais remettre en cause leurs différends. Le concept de « coexistence pacifique et lutte idéologique » n’était-il pas une autre forme de gentlemen agreement pour éviter la guerre chaude entre les deux blocs ?

Aujourd’hui encore, l’histoire tumultueuse de Ndoumbélaan, exige et rend possible de nouvelles formes d’alliances de forces politiques opposées et/ou antagoniques, dans l’espace et dans le temps. Ces alliances enfanteront inéluctablement des Hugo et des Hoederer, s’affrontant sur un champ de batailles jonché de germes et de cadavres, d’amour et de haines. Sous cet angle, la maladie déclarée du parti du président-poète n’est que le premier cas avéré d’une épidémie politique dont le virus à déjà infecté tous les partis en présence. Le temps d’incubation variant d’un organisme à un autre, il faut certainement s’attendre à d’autres victimes, dans un avenir plus proche que lointain.

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Le Général de l’Est n’est pas un idéologue, mais un administrateur de biens publics. Et c’est bien ce statut de gestionnaire qui l’a mis au devant du troupeau des Verts alors que les taureaux viriles et féconds se disputaient le rôle de mâle dominant. Il a été haï, accepté et/ou toléré comme le fut Cheddli Benjadid en Algérie, choisi pour arbitrer la bataille entre le camp de Rabbah Bita et celui de Bouteflika, le choix d’un certain Tony Blair à la place de Michael Heseltine, alors tombeur de Margaret Thatcher en Grande Bretagne. Le monde peine encore à digérer le bilan économique, politique et social de ces compromis dynamiques, ayant appelé aux affaires des suppléants, peu ou mal préparés à leurs charges.

Les objectifs de la nouvelle génération des Verts vont bien au-delà de la simple préservation des pâturages. Mais le Général de l’Est semble bien se moquer bien de leurs états d’âme. Il compte ses succès aux gobelets de lait collectés chaque soir, et à la qualité de chair sur son étal. Est-il de bonne foi, ou simplement incapable de lire le sens de l’histoire ? Serait-il victime d’engagements antérieurs dont la remise en cause écorcherait son orgueil ? Partagerait-il des secrets d’état inavouables, justifiant jusqu’au sacrifice de ses proches ? Et pourquoi ne serait-il pas simplement victime de chantage au-dessus de ses forces ? En tout cas, l’histoire ne connait pas de général ayant livré ses soldats à l’ennemi même pour préserver sa personne.

L’alliance du Général de l’Est avec le Gladiateur est une tragédie. Perceptible depuis longtemps, elle rime avec la mise sous scellé pour une période de douze ans au moins, des ambitions à gouverner du parti du président-poète. Ajoutés aux douze ans de règne de l’Empereur déchu, c’est bien une sorte de condamnation à vie des jeunes militants, avec une période de sûreté d’un quart de siècle. C’est incompréhensible pour les simples observateurs et inadmissible pour les jeunes qui rêvent de prendre en main les destinées du royaume. Les conséquences découlant d’une telle alliance sont inacceptables aussi, parce que perçues comme des décisions qui s’imposent à eux comme des paroles d’évangile, au nom de règles anachroniques. Inadmissibles surtout parce que la nouvelle génération ne peut pas se résoudre à vivre sans réaction dans un monde loin de son idéal politique, économique et social.

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Après le triomphe des révolutions, les héros deviennent forcément des conservateurs au sens politique du terme. Assis sur leurs certitudes légitimées par l’Histoire et des lauriers issus de conquêtes et de batailles antérieures, ils se croient investis du droit de défendre des « acquis » que les nouvelles générations cherchent logiquement à dépasser, qualitativement et quantitativement, plus qu’à les remettre en cause. Leurs désaccords, plus souvent exprimés dans la violence inhérente à leurs convictions et à leurs certitudes puériles, ne sont que la continuité des postures de leurs pères et aînés qui croyaient dur comme fer, être en mesure de changer le monde à coups de cocktails Molotov, de citations du Che et de quelques vers de Pablo Néruda. On peut leur en vouloir, regretter leur « ingratitude », sans pouvoir leur donner tort. Car c’est bien elles qui ont raison, parce qu’elles seules, peuvent dialectiquement triompher des luttes actuelles aux verdicts inscrits dans un futur qui se moque des avis des « grand-mères » conteuses d’histoires.

La plainte pour « tentative d’assassinat….», contre ses propres camarades de parti n’est-elle pas excessive quand on a bravé les assauts visiblement plus osés de ses adversaires dans le silence, enterré ses compagnons tombés sur la route de l’Alternance II sans qu’aucune des plaintes devant Thémis n’ait eu de suite ? Livrer ses camarades et à plus forte raison sa jeunesse à ses adversaires politiques, peut-il s’expliquer par le simple désir de justice d’un citoyen qui se sent offensé et/ou menacé ? S’agirait plutôt d’une riposte maladroite et disproportionnée d’un soldat plus habitué à distribuer le courrier à l’arrière du front qu’à se battre ?

Les dés sont jetés, et le Général de l’Est accusé à tort ou à raison d’avoir tenté vainement d’infliger une peine de perpétuité politique à ses camarades, pourrait bien obtenir enfin gain de cause. Une perpétuité physique et politique, avec l’aide non désintéressée d’une « magistrature couchée » malgré de brillants et intègres juges à ses périphéries, est désormais plus qu’une simple probabilité.

On peut regretter que les sages du royaume, (politiques, clergés, société civile …), et plus particulièrement des voix autorisées du parti du président-poète, aient laissé faire, qu’ils aient laissé fermenter le vin qui ne manquera pas d’enivrer tout le royaume et peut être, le conduire à des situations imprévisibles où les différends stratégiques pourraient dériver vers de tragiques règlements de comptes.

Les chroniques de Bandia, janvier 2017

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