LA POLITIQUE, LES FONDS ET LE FOND

Par Bassirou S. NDIAYE

– Vous avez déjà passé vos commandes ?

— Non, Votre Excellence !

– Pourquoi donc ? Vous ne voulez rien prendre ?

-Si, Votre Excellence, mais nous n’avons pas de quoi payer.

-Prenez tout ce que vous voulez, ici c’est l’état qui paye !

-Ah ! Voilà donc où va notre argent et pourquoi vous refusez de nous accorder une augmentation de salaire !

Ce dialogue entre un ministre et le porte-parole d’une délégation syndicale, se passait en Amérique Latine dans les années 1980. Il aurait bien pu se passer à Ndoumbélaan même sous l’alternance II.

On exige sans le dire qu’un ordonnateur trouve les moyens pour aller rendre une visite de courtoisie à un notable au nom des intérêts du royaume, et sûrement avec une enveloppe remise par un opérateur économique de proximité, contre un bon d’engagement pour un service fictif. La coupe du maire pour occuper le temps libre d’une jeunesse oisive et libellée en millions de francs, résulte souvent de bons d’engagement de consommables, comme d’ailleurs les dépenses pour l’achat de trophées pour parrainage, etc., toujours remis en espèces sonnantes et trébuchantes par un opérateur économique de proximité contre des bons d’engagement, pour des services fictifs. Nos véhicules de service servent de moyens de transport de poules et de moutons, de bâches et de chaises avec notre carburant, pour animer les meetings politiques, amener les enfants des élus à l’école, ou leurs épouses au marché. Dans ce milieu, la compétence des comptables se mesure plus à la richesse de leur carnet d’adresse qu’à leurs compétences techniques.

Evidemment toutes ces dépenses ne figurent sur aucune ligne budgétaire si ce n’est sur l’inique rubrique « divers » par ci, ou « caisse noire » par là, qui porte tous les maux de la mal gouvernance. Les repas gratuits servis dans nos ministères et autres institutions, les évacuations sanitaires vers l’Europe ou les Etats Unis, sont couverts par des manœuvres peu orthodoxes. D’ailleurs toutes ces pratiques ont plus souvent servi la cause des privilégiés qui ont un accès direct aux ordonnateurs de budgets que celle des indigents qui continuent de faire la manche dans la rue et au bas des escaliers des immeubles cossus pour un bout de pain. Vérifiez le compteur du véhicule de service de n’importe quel directeur de société nationale, d’un député ou d’un haut fonctionnaire sur une année fiscale. Vous ne serez pas surpris de constater qu’il a fait du faux et usage de faux pour bénéficier de sa dotation mensuelle de carburant. Ce n’est là que l’exemple le plus simple et le plus évident, mais de loin le moins important. Mais évidemment notre république le permet, et notre morale sociétale le tolère (kuy xalam di ca jaayu).

Sous le régime du parti unique puis « semi-unique », ces fonds logés dans des institutions sous le contrôle du parti au pouvoir, converties en département officieux du ministère de l’action sociale, servaient aussi de fonds de promotion politique. L’incapacité de la république à gérer les urgences avec la discrétion que réclame une société puritaine, rendait alors possible de telles pratiques que tout le monde condamne sur la forme sans en récuser le fond.

Le Gladiateur à travers les différents échelons de la république, a eu connaissance et même géré de tels fonds. Il sait mieux que quiconque l’inévitable gymnastique comptable qui les accompagne et combien ils peuvent être stratégiques aux mains d’un adversaire. Sa réforme constitutionnelle opposée à celle des Assises Nationale et à la CNRI, a passé sous silence la question. Elle a donc validé par jurisprudence la fraude, le recours au faux en écriture et à l’usage de faux, considérée comme telle devant la justice en se réservant le droit de « mettre le coude » sur les cas de ses partisans et protégés et à activer Thémis contre les auteurs qui s’opposent à sa politique et plus précisément à son second mandat.

Appelée à se prononcer sur les fonds sans se soucier du fond (du reste constitutionnel), la crédibilité de notre justice risque malheureusement, d’en prendre des coups. Chargées de veiller sur l’ordre, nos forces de sécurité chargeront les manifestants qui occuperont la voie publique, balanceront des grenades contre les lanceurs de projectiles et pire tireront avec des armes à feu « au besoin », parce que la constitution le leur demande, quels que soient les fonds et le fond des motivations des insurgés. Que dieu nous en garde !

Le problème de notre justice avec toutes ses composantes, n’est ni une question d’indépendance ni une question de compétence. Ses serviteurs malgré l’existence de brebis galeuses, assument chacun et souvent avec une grande compétence, des obligations constitutionnelles à partir d’une station sur une échelle de valeur qui les contraint à ne s’occuper que des questions qui leur sont soumises par un « Tout Puissant » dont la république des Assises avait dénoncé et demandé la réduction des pouvoirs.

Tout au long de cette échelle de valeur, des acteurs isolés ont exercé leurs rôles, avec leurs compétences et leurs intimes convictions.

  • Les auditeurs ont fouillé des dossiers dans les limites de leurs prérogatives constitutionnelles ;
  • Le Gladiateur qui avait la liberté constitutionnelle de mettre le coude» ou d’ester a fait son choix ;
  • les magistrats ont certainement dit le droit en condamnant la « fraude» commise par l’un des plus irréductibles opposants au Gladiateur.
  • Les policiers, y compris le chauffeur chargé de le convoyer vers la prison, ont aussi fait leur devoir constitutionnel en l’embarquant dans le panier à salade ;
  • Le régisseur ne pouvait donc s’abstenir de l’accueillir dans les règles en le soumettant à une fouille corporelle et …….. .
  • Des matons au bout de la chaine l’auraient certainement torturé à partir de leur station si la constitution le leur demandait.

C’est pourquoi, malgré la légitimité d’un débat sémantique, il serait exagéré de dire exclusivement, que notre justice soit instrumentalisée. Et ce serait tout aussi malveillant de qualifier nos forces de sécurité de « tontons macoutes » préoccupés à défendre un régime. Mais force est de reconnaitre que notre justice et ses auxiliaires sont bien l’otage de nos politiques et de notre constitution. Et c’est bien là toute la question. Il faut donc revenir aux Assises du Peuple si nous ne voulons pas brûler le royaume. Il faut bâtir une république aux institutions équilibrées pour promouvoir des règles de transparence dans la gestion des biens de la nation.

Le débat né de l’arrestation de l’irréductible opposant du Gladiateur n’est qu’une bataille médiatique sur fonds de campagne électorale pour le contrôle des institutions du royaume à partir de 2017, destinée à nous amener à prendre partie.

Il tend à neutraliser l’écho d’une troisième voie salvatrice, portée par le peuple des Assises Nationales et des CNRI. Si les partisans de l’irréductible opposant du Gladiateur sont convaincus qu’une « remontada » est possible malgré l’avance de leur adversaire, aucun des camps en présence ne porte nos rêves et nos ambitions. Nous devons donc être lucides pour refuser les casques de simples supporters qu’ils nous proposent, mais aussi nous garder d’engager un combat de justicier par noblesse de cœur.

En tout cas, Goorgorlu reste convaincu que si les éventuels vainqueurs étaient issus d’un de ces deux camps, ils ne seront autres que des négriers et des négociants, commis à la gestion du nouveau comptoir colonial où le gaz et le pétrole auront pris la place des esclaves et de l’arachide.

LES CHRONIQUES DE BANDIA, MARS 2017

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