INTERVIEW

INTERVIEW AVEC LE Dr MOHAMED LAMINE LY, SG DE LA COSAS

19/07/2018

Sénégal : il est temps de passer à une approche préventive de la Santé

Grèves cycliques, faiblesse des plateaux techniques, manque de spécialistes… la Santé au Sénégal est un secteur loin d’être sain.

Portée sur les fonts baptismaux en janvier 2017, par une multitude d’organisations de la société civile, la Coalition pour la Santé et l’action sociale (Cosas) veut apporter des solutions à ces nombreux problèmes auxquels se heurtent les acteurs et les populations.

Médecin spécialisé en santé publique et actuel secrétaire général de la Cosas, Dr Mohamed Ly, dans cet entretien exclusif avec Ouestaf News revient sur les objectifs de son organisation qui compte d’abord balayer devant sa propre porte en faisant la promotion de « l’éthique et des bonnes pratiques » au niveau des professionnels de la santé. La Cosas selon Dr Ly, compte servir de « cadre citoyen » d’évaluation des différentes politiques sanitaires au Sénégal.

Ouestafnews – Votre association veut apporter, une vision holistique avec une approche sociale de la santé, que faut-il comprendre par-là?

Mohamed Lamine Ly- Cela veut essentiellement dire que nous voulons amener les décideurs à rompre progressivement d’avec leur propension à se cantonner dans une approche curative du système de soins, aux dépens de la prise en compte des déterminants sociaux de la Santé, qui selon l’OMS (Organisation mondiale de la Santé), sont « les circonstances dans lesquelles les individus naissent, grandissent, vivent, travaillent et vieillissent ainsi que les systèmes mis en place pour faire face à la maladie, ces circonstances étant déterminées par plusieurs forces: l’économie, les politiques sociales et la politique. » Cela signifie que notre Coalition opte pour une approche globale de la Santé et va inciter les autorités gouvernementales, au-delà des incontournables soins curatifs, à privilégier l’approche préventive et promotionnelle en santé, d’un meilleur rapport coût-efficacité, en s’inspirant des principes d’Alma-Ata.

Ouestafnews– Nous sommes dans un contexte difficile où les banques de sang sont vides, les médicaments manquent aussi dans certaines structures. Avez-vous des pistes de solutions ?

MLL – Oui, hélas ! Et nous sommes parfois peinés d’entendre nos autorités chercher des faux fuyants comme le mois de Ramadan ou les dettes faramineuses dues par l’État central à la Pharmacie Nationale d’Approvisionnement. Nos concitoyens ne peuvent prendre comme repère que la politique de santé mise en œuvre par le gouvernement et non les explications ou justificatifs de tel ou tel autre directeur. Mais malgré l’acuité de ces problèmes, qui constituent le lot quotidien de notre système socio-sanitaire, notre Coalition se refuse à verser dans le sensationnel ou le spectaculaire. C’est précisément pour mettre un terme à ces douloureux phénomènes que notre Coalition existe. Mais pour des solutions durables et pérennes, nous misons sur la recherche de consensus reposant sur des données factuelles et scientifiques. Cela ne remet nullement en cause notre fonction d’alerte et de veille, que nous comptons matérialiser, à travers des structures de base, réparties sur l’ensemble du territoire national.

Ouestafnews – On parle actuellement d’une panne de la machine de radiothérapie à l’hôpital le Dantec, pourquoi est-il si difficile d’avoir dans nos structures des plateaux techniques de qualité ?

MLL– Cette panne de l’appareil de radiothérapie entre dans le même cadre que la réponse à la question précédente, encore qu’il semble ne s’être agi, cette fois-ci, que d’un retard à trouver une pièce de rechange. Cela montre l’absolue nécessité de faire une communication véridique en lieu et place de dissimulation voire de désinformation. C’est cela qui conduit certains professionnels de presse à commettre des erreurs dans le traitement des informations sanitaires.

Évidemment, la solution d’avenir est de démultiplier les appareils de radiothérapie. Plus globalement et au vu le rôle croissant que jouent les maladies non-transmissibles à soins coûteux dans notre pays, il s’avère urgent de s’atteler concrètement à la mise en place d’un processus de mise aux normes des structures sanitaires sur le plan des plateaux techniques, en allant au-delà des vœux pieux consignés dans des cartes sanitaires aussi remarquables que virtuelles.

Ouestafnews – Dans votre document de présentation, vous soulignez des limites concernant l’initiative de Bamako, quelles solutions préconisez-vous pour une gestion rationnelle du médicament ?

MLL– Je pense que la première solution consistera à éponger les dettes dues par l’État sénégalais à la Pharmacie Nationale d’Approvisionnement. Il est également essentiel que le Cabinet du Ministère en charge de la Santé, à travers ses directions techniques, puisse assurer le suivi des stocks. Cela lui permettra de prévenir les ruptures de stocks, dont certaines sont dues aux longues procédures de passations de marchés, que ce soit à cause de leur complexité ou du manque de formation des acteurs. Dans tous les cas, certains médicaments vitaux ou destinés aux soins d’urgence devraient être exemptés de ces longues procédures. Enfin, il faudrait améliorer le mécanisme de quantification des besoins, afin de réduire les achats excédentaires ou insuffisants.

Ouestafnews – Quelle est votre regard sur les difficultés actuelles de la Couverture maladie universelle (CMU) ?

MLL – Ces difficultés montrent que la simple volonté politique en faveur de la couverture sanitaire universelle ne suffit pas. Il faut, en plus, non seulement des stratégies claires et pertinentes, mais surtout un financement adéquat, car la première manifestation d’une réelle volonté politique devrait certainement être l’allocation régulière de fonds suffisants pour garantir une protection sociale effective, qui est loin de se limiter à une simple couverture théorique de la CMU (estimé à près de 50% au Sénégal). Or, dans notre pays, la CMU est plombée par le retard de mise à disposition des ressources dues aux structures sanitaires (facturation des prestations) ou aux mutuelles de santé (subventions pour les cotisations annuelles). Mais, il ne faut pas baisser les bras et la COSAS, qui a déjà organisé un panel sur la question, compte, en collaboration avec les militants de la santé communautaire et de la société civile, peser pour faire de la couverture sanitaire universelle une réalité tangible dans nos pays.

Ouestafnews – La santé et l’action sociale est une compétence transférée depuis 1996, plus de deux décennies après quel bilan en tirez-vous ?

MLL – Le transfert de la compétence Santé et Action sociale aux Collectivités Locales semble être une arlésienne, c’est à dire qu’il a du mal à être matérialisé dans la réalité. Cela est dû à plusieurs facteurs, dont en premier lieu l’absence de transfert concomitant et conséquent de ressources, lesquelles même quand elles existent, sont mal utilisées avec de nombreux cas de détournement d’objectifs.

Il y a également le déficit d’appropriation par tous les acteurs de la problématique de la décentralisation, les rivalités entre comités de santé et élus locaux, les réticences des professionnels de la Santé et de l’Action sociale. Cela s’est traduit par la non-fonctionnalité des comités de gestion, qui étaient censés mettre en œuvre le transfert de compétence.

Les nouveaux comités de développement sanitaire devraient remédier à ces dysfonctionnements, mais ma conviction personnelle est qu’ils n’y arriveront pas, tant que les collectivités locales privilégieront leurs préoccupations politiques ou plutôt politiciennes sur leur fonction de moteur d’un développement multisectoriel de leurs territoires. D’autant que l’écrasante majorité des collectivités territoriales n’ont pas les capacités technico-administratives pour faire face à la gestion complexe de la compétence Santé et Action sociale.

Ouestafnews – Vous appelez aussi à une approche sociale de la santé, est-ce à dire par exemple plus d’affectations d’agents à l’intérieur du pays qui manque de médecins spécialisés ?

MLL – Vous touchez là un domaine très sensible, dans lequel notre pays a un retard préoccupant, surtout quand on le compare à d’autres pays comme ceux du Maghreb, dont beaucoup de spécialistes ont pourtant été formés à l’UCAD (Université Cheikh Anta Diop).

En effet, eu égard à la transition épidémiologique marquée par la flambée des pathologies non-transmissibles, réputées à soins coûteux, il y a un besoin de spécialistes très compétents, en grande quantité. C’est pourquoi, notre Coalition va s’investir pour que l’État sénégalais mette davantage de moyens dans la formation de spécialistes, en recrute davantage, tout en initiant des politiques incitatives pour leur permettre d’officier au niveau des zones les plus reculées, dans lesquelles, les citoyens ont autant de droits que ceux vivant dans la capitale à avoir accès à des soins de qualité.

MN/OUESTAF

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