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CHEIKH SECK: «LES POLITIQUES NE RESPECTENT PAS LA SANTE»

Cheikh Seck, syndicaliste à Hoggy

NGOUNDJI DIENG –  |   Publication 16/11/2018

Le secrétaire général du Syndicat démocratique des travailleurs de la santé et du secteur social (Sdt3s) revient sur l’impact de la rétention de l’information sanitaire, cette forme de grève adoptée par ce syndicat depuis le 5 octobre dernier. Cheikh Seck estime que le système sanitaire est aujourd’hui aveugle et que les effets de la grève commencent à se faire sentir. Et si cette situation perdure, les bailleurs de fonds ne pouvant pas disposer des rapports d’informations seront obligés de fermer les robinets. Le secrétaire général du Sdt3s, critiquant la gestion du système de santé, a indiqué que les infirmiers et les techniciens supérieurs sont les plus frustrés du régime de Macky Sall. Le syndicaliste promet de poursuivre le combat afin d’amener le gouvernement à ouvrir des négociations sérieuses.

Votre syndicat a commencé à faire de la rétention de l’information sanitaire depuis le 5 octobre dernier. Quel est l’impact de cette grève dans le système de santé ?
L’information sanitaire permet d’abord de faire le suivi et l’évaluation. Cela permet aussi d’avoir des données statistiques en matière épidémiologique. Tout le monde sait que le financement de la santé est en partie assuré par les bailleurs. Et le système de décaissement de l’argent de ces bailleurs est assujetti aux dépôts des différents rapports d’informations. Nous avons constaté que cette grève est largement suivie sur l’étendue du territoire. Hier, j’étais en contact avec les camarades de Kédougou, tous suivent le mot d’ordre. Certains même sont en intersyndicale avec les autres organisations syndicales pour les actions futures.
Au niveau de la région de Dakar aussi, nous avons constaté avec plaisir que la grève a eu ses effets parce que, pas plus tard qu’hier (Ndlr : mercredi), un médecin-chef de district m’a appelé par rapport aux informations liées à la supplémentation à la vitamine dans le district de Mbao. Le médecin voulait que j’intervienne pour qu’il reçoive les rapports, mais je lui ai répondu que c’est un mot d’ordre que le Conseil national a décrété pour obliger le gouvernement à ouvrir des négociations sérieuses sur le régime indemnitaire et les autres points en rapport avec le plan de carrière parce qu’aujourd’hui, malgré la signature du décret pour la modification et la création de nouveaux corps pour ce qui concerne les infirmiers et les anciens techniciens supérieurs, le décret est effectif, mais le dispositif de passerelles qui permettent à ces corps d’être dans leur nouveau corps n’est pas effectif. Nous avons noté du retard. Il faudra que le gouvernement aille jusqu’au bout de sa logique.

Où en sont les négociations avec le gouvernement ?
Mais il n’y a rien. Le gouvernement ne réagit même pas. Vous avez vu nos collègues d’And gueusseum qui en sont à leur 15ème plan d’actions, mais l’Etat ne réagit pas.

Il y a des problèmes de trésorerie. Est-ce que l’Etat a les moyens de satisfaire vos revendications, surtout celles à incidence financière ?
A qui la faute ? Le seul responsable, c’est l’Etat. Le gouvernement nous a dit que le budget a été doublé. Il nous a même dit qu’il était liquide, qu’il a un taux de croissance de 7 à 8%. Il nous a fait faire croire que ça allait bien. Et nous avons demandé à ce que l’Etat satisfasse à nos revendications. Ça, c’est la première des choses.
La deuxième, aujourd’hui regardez la masse salariale : Il y a moins de 10 ans, nous étions à moins de 175 milliards. Aujourd’hui, d’après les informations sur la Loi des finances qu’on prépare pour 2019, nous sommes presqu’à plus de 700 milliards de francs Cfa. Entre 2012 et aujourd’hui, nous avons une augmentation de presque 300 milliards de francs Cfa sur la masse salariale. Moi en tant que fonctionnaire, je n’ai pas eu d’augmentation de salaire depuis l’arrivée du Président Macky Sall à la tête de ce pays. Je me demande où est-ce que cet argent est passé. Autre chose : dans notre ministère de tutelle, celui de la Santé et de l’action sociale, combien de contrats spéciaux a-t-on fait signer à des gens extérieurs au système ? On a préféré laissé en rade les gens issus du secteur de la santé pour signer des contrats avec d’autres.

Mais si ces gens sont compétents, il ne devrait pas y avoir de problème…
Quand on cherche la compétence, on cherche la solution interne qui coûte moins cher. Quand vous avez un agent de santé, un infirmier, une sage-femme, un technicien supérieur, un médecin qui est déjà un fonctionnaire et qui a un diplôme qui fait de lui un expert dans le domaine de l’administration et de la gestion des services de santé dont vous avez besoin, c’est lui que vous devez prendre. Celui-ci connaît le système et il aura moins de charge. Mais si vous prenez quelqu’un qui ne connaît pas les structures sanitaires, qui est détenteur d’un diplôme non reconnu par le Cames (Ndlr : Conseil africain et malgache de l’enseignement supérieur), qui est allé dans les écoles de formation de management ou de gestion et vous le nommez chef de service administratif et financier, vous créez des problèmes. Cela crée des frustrations dans les services. Il trouve des personnes beaucoup plus compétentes qui sont dans les structures depuis plus de 20 ans. Pendant ce temps, vous allez dans les services d’urgence, il n’y a pas de personnels qualifiés. On ne recrute plus d’infirmier, plus de sage-femme. Pis, on est même en train de tuer la formation.
Aujourd’hui à l’Ecole nationale de développement social et sanitaire (Endss) où on forme les infirmiers et les sages-femmes, on ne recrute que 15 infirmiers et 15 sages-femmes sur 200. Au même moment, vous prenez 2 000 nouveaux bacheliers dans le cadre de la convention signée avec les Etablissements d’enseignement supérieurs, vous leur envoyez tout ce lot… Une école a pris, à elle seule, presque 700 étudiants. Où est-ce que ces étudiants vont faire leur stage ? On est en train de former des criminels. J’ai rencontré des étudiants jusqu’en 3ème année et ils n’ont fait qu’un stage, alors qu’ils sont appelés à servir dans les structures de santé. De qui se moque-t-on ? Les politiques ne nous respectent pas et ne respectent pas la santé dans ce pays. Ils sont en train de tuer le système.

Quelle est maintenant la suite de votre combat ?
Nous ne sommes pas pressés. Aujourd’hui, nous faisons la rétention de l’information sanitaire. Qu’il vous le dise ou pas, le système est en train de souffrir. J’ai participé à plusieurs réunions avec des bailleurs de fonds. D’ailleurs au moment où je vous parle, il y a une rencontre à Saly pour la mise en place du Plan de développement sanitaire pour les 10 prochaines années.
Lors de toutes les rencontres avec les bailleurs, les gens posent le problème de la rétention de l’information, parce qu’ils travaillent sur ces données. La rétention d’informations a commencé à faire ses effets. Aujourd’hui, le système est aveugle. Et si ça continue, les bailleurs ne pourront plus décaisser de l’argent pour la suite des activités. Cela va sûrement perturber le système. Nous menons nos activités de consultation, de soin. Nous continuons de vacciner et nous gardons nos informations.

Vous semblez intraitables sur la question de l’indemnité…
(Il coupe) On ne peut pas venir dans un système, penser qu’il n’y a qu’un seul corps, sous prétexte que ces gens-là ont fait plus d’années d’études. C’est totalement erroné. Allez sur le terrain, vous verrez la responsabilité de tout un chacun ! Dans mon service kinési et rééducation, il n’y a pas un seul service dans cet hôpital qui n’est pas demandeur. Si le kiné n’intervient pas, le travail du spécialiste ne sera pas parfait. Qu’ils soient neurologues, neurochirurgiens, gynécologues, urologues, à chaque fois qu’ils finissent de traiter, il y a la paralysie qui reste. Pourquoi vous voulez prendre ce même médecin spécialiste à qui vous donnez 100 mille francs pour sa spécialisation, ce même médecin, vous lui donnez l’indemnité de responsabilité à 250 mille francs, vous lui donnez encore l’indemnité médicale à 200 mille, ce qui fait 550 mille francs pour un seul corps. Et pour les autres, vous leur dites : vous n’avez rien. Le gouvernement, en le faisant, pense régler le problème, mais il va avoir l’effet contraire.
Dans un district, vous avez un médecin, une vingtaine d’infirmiers et une vingtaine de sages-femmes. Vous réglez le problème d’une seule personne et vous frustrez plus de 20 autres. C’est une question de justice sociale. Je vous donne mon bulletin de salaire et vous prenez un fonctionnaire dans les autres corps, il peut me payer doublement.
Or dans notre travail de tous les jours, nous prenons des risques. Le gardien dans son service, il a son revolver pour assurer sa sécurité. Quand il voit l’ennemi, il peut tirer. Et moi, vous pensez-vous que je peux voir le microbe ? Mais je ne le verrai jamais. Et quand on m’envoie un malade, je suis obligé de le soigner. Je peux contracter des maladies qui peuvent me tuer. J’amène ma blouse chez moi pour que ma femme la lave parce qu’ici dans le dispositif, ce ne sont pas eux qui nous lavent nos blouses. Nous les amenons chez nous et exposons nos familles. Tous les agents de santé sont extrêmement frustrés de ce régime.

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