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Au quai des doutes

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Lentement mais sûrement, le feu se rapproche des prairies de Ndoumbélaan. Ceux qui en ont tari les sources, asséché le tapis herbacé, entravé les potentiels secouristes en désorganisant les porteurs d’opinions, et en décrédibilisant les principaux régulateurs sociaux, assurent qu’« il ne se passera rien ». On aurait pu ajouter : « même si… ». Inconscience politique, naïveté culturelle, ou simple barbarie ? Peut être aussi, certitude d’une maitrise absolue de la situation, ou encore la foi en un dieu auprès duquel ils auraient déposé leurs prières pour un second mandat sans heurt ? Il est en tout cas difficile de comprendre la logique sur laquelle ils fondent une telle désinvolture face à une menace de plus en plus pesante.

Qu’il s’agisse de convictions ésotériques, ou d’une analyse politique, les Goorgorlus restent généralement convaincus, que rien de mal ne peut arriver à notre royaume béni de Dieu. Les pays voisins à feu et à sang ? Ce ne sont que des peuples de sauvages et de barbares. La preuve, toutes ces histoires de tsunamis, d’épidémies et de tremblements de terre qui rythment leur quotidien, ont épargné le royaume. La plus grande tragédie de l’histoire de la navigation maritime qui l’a affecté ? Ses enfants qui meurent par dizaines sur les chemins de l’exil à la recherche d’un peu plus de pain et de dignité qu’ils ne trouvent plus chez eux ? Ce sont des épiphénomènes à classer, sans suite.

Pourtant, malgré sa riche diversité, la sociologie du royaume est complexe et fragile et beaucoup de catastrophes qui peuvent être évitées, naissent de la mauvaise gestion des risques. Les crétins minimisent souvent les risques, alors que les aventuriers les recherchent comme des proies, pour se nourrir. De façon inconsciente ou délibérée, la gestion clanique de la nation, la tendance inacceptable à obliger le citoyen à afficher sa préférence politique et à être traité comme tel, est en passe de supplanter l’esprit patriotique au profit des regroupements grégaires et des groupements d’intérêt économique.

Pour gagner une compétition en démocratie, il faut d’abord savoir l’organiser et bien l’organiser. Malheureusement, le Gladiateur et ses souteneurs semblent plus préoccupés à affiner des stratégies pour remporter les élections qu’à les organiser. Il est temps de se ressaisir. Il est surtout encore temps, pour cette jeunesse éprise de paix et de justice de se lever et de  dire à la vieille garde politique, qu’elle a le devoir de lui  laisser au moins cette riche différence que tant de nations nous envient. Le royaume n’a pas besoin de chars pour faire régner la paix et les prières ne suffiront pas à éteindre l’incendie en gestation.

Prédire le résultat d’une élection aussi importante ne relève-t-il pas du mensonge politique ? D’ailleurs, les sociétés humaines sont réfractaires aux prévisions les plus rigoureuses. Les prévisions n’étant jamais que des bases de données instantanées à partir desquelles, les acteurs se projettent individuellement ou collectivement dans un futur proche ou lointain. De l’image que leur renvoie le miroir de la situation « il ne se passera rien », surgissent la conscience et l’engagement pour qu’il en soit ainsi ou non. Ils luttent pour ou contre, élaborent des stratégies et engagent des ressources quelquefois insoupçonnées.

Les va-t-en-guerre et les défaitistes doivent se convaincre que les  postures à venir ne seront ni le résultat d’une tradition guerrière qu’invoquent certains nostalgiques, ni celui d’une lâcheté amorphe qui caractériserait nos populations face à l’injustice. Elles seront seulement la réponse concrète d’une génération face à une situation concrète qui conditionne son destin, dans un contexte historique spécifique de son époque. A la marge, la police classique manquera de munitions pour faire face aux humeurs. Les manifestants de type nouveau, n’ont plus besoin de déposer de demandes ou de préavis pour envahir l’espace public et privé, en empruntant les nouveaux circuits démocratiques ouverts par la science, la technique et la technologie : les réseaux sociaux.

La propagande et la menace policière ne suffisent plus à vaincre  le déferlement envahissant des vagues de brassards rouges qui donnent des sueurs froides aux manipulateurs d’opinions. Les manifestants pacifiques, gagnent de plus en plus de batailles là où les jets de pierres ont échoué. Il est donc illusoire qu’une loi suffise à les étouffer sans réveiller les modes d’action et d’expression de leurs ainés sur le terrain de la protestation.

Le risque est donc grand que le sang coule, que la grande comédie des acteurs politiques se mue en une tragédie nationale. Qu’on ne nous qualifie pas d’oiseaux de mauvais augure pour éluder le débat. Tout le monde sait qu’il y a la braise sous la cendre du foyer du royaume et que les élections à venir constituent sans aucun doute, le vent qui la mettra à nu. Il ne suffira pas d’immoler un taureau, ou de nous enduire de crachats de partisans en manteaux pour conjurer le mauvais sort. La solution aux inquiétudes c’est de rassurer les acteurs en compétition, et de garantir la libre expression de tous avant, pendant et après les consultations. C’est une tâche qui incombe au Gladiateur, et c’est seulement à lui qu’il faut s’adresser. Des prières pour la paix, nous en redemandons en tant que croyants, mais à la condition que la paix signifie autre chose que l’absence de la guerre chaude.

 

Bandia, Novembre 2018

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