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Démocratie et dynamique des acteurs

Monstre tricéphale, et idéalement sans hiérarchie entre ses composantes, le Pouvoir (exécutif, législatif et judiciaire), est un organe vivant d’absorption et de digestion où se croisent ou se succèdent au quotidien les menus hétéroclites d’une société omnivore. Pour en assurer le bien-être, il transforme, accumule des réserves et élimine les toxines. Les composantes du pouvoir affectés à des taches spécifiques se régulent, se contrôlent, voire s’épient sans entrer en concurrence. C’est ce qui garantie son équilibre.

Pour l’exercice du pouvoir, opposition et exécutif sont en conflit permanent. Conflit régulé par le législatif en tant qu’instance de dialogue avec ses règles complexes, ou par la justice en tant qu’arbitre.  Cette dynamique est le pouls de la démocratie. Dans une société en bonne santé démocratique, elle ne doit être ni calme ni trop agitée. La société civile, fiancée capricieuse et instable, objet de convoitise et victime de toutes les dérives est paradoxalement une sentinelle, c’est-à-dire un membre d’unité non combattante chargé de donner l’alerte. En démocratie, la société civile (synonyme d’engagement non partisan), est déterminante. La neutralité est l’affirmation consciente et assumée de sa position d’acteur dans un jeu où elle s’interdit de prendre partie pour une des parties en conflit. Mais cette position est la plus difficile à assumer. Faute d’alliés, elle est forcément vulnérable. 

La conscience du mal et du bien, de la justice et de l’équité est une charge trop lourde à porter. La violence, les joies et les peines, le mode de distribution des richesses et de leur gestion quotidienne, la gouvernance de manière plus générale l’interpellent. Du spectateur, la raison humaine tend à faire de la société civile un partisan, un juge sans pouvoir, ou tout au moins un témoin appelé pour l’histoire. C’est pourquoi, il serait injuste de qualifier l’entité à partir de la prise de position individuelle ou collective, publique ou privée (humainement compréhensible) de ses membres. 

La société civile n’est pas un monstre froid, insensible aux chocs qui affectent les populations. Individuellement ou collectivement, ses membres perçoivent avec une sensibilité culturelle, politique et sociale,  les changements qui s’opèrent, avec leurs bonus et leurs malus. Individuellement ou collectivement, elle partage son espace de vie avec les gueux à la périphérie de la société, le citoyen torturé ou lynché pour ses convictions politiques ou religieuses,  ou la couleur de sa peau. Elle perçoit le bruit des fers de l’opulence et de la misère qui se croisent aux frontières de l’intolérance politique et de la discrimination. Sans prendre partie pour une des parties en conflit, elle reste ce grain dans le mortier de la légitimité qui refuse d’être moulu par le pilon de la légalité. En s’exprimant, en réagissant, selon ses émotions, son sens de l’étique et de la morale, elle accuse le pouvoir d’appliquer la loi, sans se vouloir un hors-la-loi.  

La presse n’est pas un acteur dans l’exercice du pouvoir mais un outil. Il serait plus commode d’ailleurs de parler des presses à cause de sa pluralité et de sa diversité. Avec un rôle plus ambigu, la presse ne peut pas être réduite à une simple base objective de données, qui relate au quotidien les faits et gestes des acteurs. Serait-elle un miroir passif, sa ligne éditoriale qui est aussi sa ligne de mire, la place dans un angle subjectif d’observation à partir duquel elle voit, sent, entend, analyse et interprète. Cette position est un choix politique, économique et social. Sa neutralité est une couverture stratégique, un « laissez-passer » conventionnel  lui permettant de traverser les frontières politiques, économiques et sociales. Elle n’est ni un pouvoir, ni un contre pouvoir, mais elle a un pouvoir et peut choisir d’être avec ou contre le pouvoir. En lui donnant le titre de pouvoir, et en lui assignant une place dans la hiérarchie des pouvoirs, on lui reconnait sa capacité à peser dans le duel entre le pouvoir et l’opposition, à nuire ou à favoriser.

Sans être des porteurs de projets de société, les régulateurs sociaux, quelle que soit leur obédience, sont des porteurs d’opinions, donc aussi des porteurs potentiels de voix dont les protagonistes cherchent à gagner les faveurs dans une campagne électorale. C’est dans ce cadre, qu’il faudrait comprendre la tentative d’enrôlement des différents foyers religieux,  des associations (y/c ethniques et confrériques), par le Gladiateur dès le lendemain de son accession au trône. Des investissements massifs ont été faits dans les cités religieuses, la fibre régionale ou ethnique a été excitée, tous les temples païens ont été visités, les sacrifices rituels effectués nuitamment suivant les indications des « saltigués » et des sorciers venus d’ailleurs. Entre pèlerinages aux lieux saints et visites privées, jusqu’à l’envoie d’une mission ministérielle  à Jérusalem pour déposer ses prières au mur des lamentations avec la tenue SVP, rien n’a été négligé.  

D’un certain point de vue, le Gladiateur a dû marquer des points importants, quelquefois trahis par des déclarations d’allégeance pas toujours du goût des fidèles, des membres et des sympathisants. Aujourd’hui, le risque d’être désavoué et de faire la Une des réseaux sociaux recommande à plus de prudence. Mais les tractations en coulisses ayant amenés des candidats à déposer leurs baluchons auprès du Gladiateur, prouvent que des entités ethniques et religieuses, et des associations, certainement  convaincus que Dieu ne les entendra pas, sont allées au-delà de simples prières pour leur « bienfaiteur ». La société civile a elle aussi fait l’objet d’une cour assidue. A titre individuel ou collectif, elle s’est vue proposer des postes juteux. A titre individuel ou collectif, des quotas lui ont été affectés au sein des différentes Assemblées fictives de dialogue.  Mais elle a aussi fait l’objet de menaces et de chantages. Si elle s’en sort relativement bien, c’est grâce à la mémoire qui fonde son existence d’une part, et d’autre part à la dynamique de renouvellement de ses instances.

Désespérés de l’enrôler, le Gladiateur et ses partisans ont cherché à nuire la société civile en l’accusant de partisane. Ils ne lui pardonnent pas de ne pas fermer les yeux lorsqu’ils dilapident les ressources du royaume. Ils refusent de comprendre qu’elle se range du coté des opprimés tout en se déclarant neutre. La sortie musclée d’un parti de gauche (plus connu pour ses traditions de rassembleur), contre la société civile est révélatrice d’une nervosité. Mais les observateurs avertis ne sont pas pour autant surpris, tant la position de ce parti se confond de plus en plus avec les déclarations quasi quotidiennes d’un de ses illustres membres devenu le laudateur le plus zélé du Gladiateur depuis qu’il a bénéficié d’un juteux poste de PCA … « comme cadeau d’anniversaire »SIC. Cette panique semble donner raison à ceux qui disent que les urnes nous promettent un grand mensonge. De toute évidence, il est de plus en plus difficile de défendre la démocratie sans combattre le Gladiateur ou de défendre le Gladiateur sans se mettre en travers de la démocratie.

La force légale qui engendre une situation de conflit ne suffit pas toujours à en garantir la pérennité. Les risques de devoir trouver en face d’elle les forces légitimes sont grandes. Il y a une contrainte manifeste qui veut dire oppression et assujettissement pour l’opposition, mais aussi contrainte qui signifie pression sur les tenants du pouvoir pour les amener à renoncer à un projet jugé contraire à l’étique et à la morale. Or, la réponse naturelle à la contrainte en statique s’appelle la résistance, c’est-à-dire une déformation. Elastique ou plastique mais toujours proportionnelle à la contrainte, c’est un changement d’état et pas forcément de nature. « Lëkk bu sonn, matte ». Tous les acteurs conviennent qu’il falloir se battre, soit pour maintenir le statu quo, soit pour changer les choses. Une levée de forces est devenue inéluctable. Qu’elle s’appelle « marron du feu » ou « front de résistance », la divergence se trouve uniquement au niveau des moyens et des armes à utiliser, de leur légalité et/ou de leur légitimité.

Prier dans ces conditions pour la paix, ou appeler les acteurs à la retenue n’a pas plus d’effet que le cri d’un spectateur assis dans les gradins d’une arène de corrida, ou de celui d’un bourgeois dans un cirque de gladiateurs. Le message de paix de la colombe tient à l’équilibre, à la direction et au sens de la justice qui la porte. On ne saurait parler de la résistance sans évoquer la contrainte qui la génère. Demander de ne pas faire recours à la violence pour se libérer c’est une incitation à une reddition, et à un suicide en politique. Prétendre que Dieu a déjà choisi à la place de Goorgorlu (l’ange ou le diable ?), c’est l’accuser de bourrer les urnes, alors que les urnes ne se remplissent que suivant la volonté des électeurs, ou contre leur silence coupable ou complice.

La justice elle aussi, subit des provocations, des pressions, et se trouve prise dans un étau. Le pouvoir exécutif, après avoir assuré par des choix discrétionnaires et donc discriminatoires, la promotion d’hommes et de femmes au sein des forces de l’ordre, de l’administration et de la justice, réclame du pied, une plus grande disposition à assurer l’ordre : son ordre. C’est-à-dire une hiérarchisation politique, économique et sociale qui préserve le statut quo. En même temps, l’opposition se lasse, s’estimant doublement lésée en payant des impôts pour entretenir une justice destinée à l’étouffer, la mater, se laisse tenter par un incivisme.

Une défiance vis-à-vis de la justice et de ses auxiliaires en particulier la police (toujours au cœur des conflits malgré elle) est toujours un signal d’alarme à prendre au sérieux. Mais cette défiance ne doit pas être lue en termes de simple rébellion violente. Elle peut revêtir aussi des formes plus sournoises, des tendances à des pratiques illicites, (corruption, concussion…), banalisation des actes judiciaires, à une absence d’éthique et du sens de l’honneur. Les conditions d’une jonction politique non programmatique se dessinent, pouvant réunir dans un seul camp deux éléments du trépied. C’est un signe annonciateur de la naissance d’une fracture dans l’édifice « démocratie ». Tout ce dont le royaume se glorifiait comme richesses peut brusquement être inversé pour devenir les couleurs et les drapeaux derrières lesquelles les populations sont appelées pour s’entretuer. Et qui disait que Ndoumbélaan était un peuple intelligent ?

Les chroniques de Bandia, Janvier 2019

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