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Les paradoxes du Parti africain de l’indépendance (PAI) au Sénégal autour de la décennie 1960

Pascal BIANCHINI  (chercheur associé CESSMA-Paris VII)

            En 1957 naissait au Sénégal, une formation politique considérée comme le premier parti communiste d’Afrique de l’Ouest : le Parti africain de l’indépendance (PAI), revendiquant à la fois la nécessité de « l’indépendance immédiate » et la référence à un modèle de « socialisme scientifique »  . Trois ans plus tard, le parti était interdit mais n’en continuait pas moins à exister dans la clandestinité.

Il s’agit d’une histoire méconnue, largement occultée, voire refoulée de « l’histoire officielle », à l’image de ce qui s’est passé dans d’autres pays où des mouvements ou organisations anticolonialistes radicaux ont connu la défaite, au profit de gouvernants qui correspondaient au profil souhaité par l’ancienne puissance coloniale comme au Cameroun (Mbembe in : Um Nyobe, 1993) ou encore au Niger (Van Walraven, in : Abbink, De Bruijn & Van Walraven 2003) .

            Un autre obstacle épistémologique qui se dresse lorsqu’on aborde l’étude du PAI tient au fait que la science politique africaniste ne s’est guère intéressée à la sociologie des partis politiques pour la période qui nous intéresse[1]. De plus, dans le cas du Sénégal, les auteurs ont surtout retenu « l’histoire des vainqueurs », soit de manière explicite et délibérée  (Zuccarelli, 1970) soit sur un mode implicite ou  non conscient (Hesseling, 1985)[2]

            Plus récemment cette mémoire occultée a ressurgi notamment à l’occasion du cinquantenaire de la naissance du PAI. Des témoignages écrits de la part d’anciens militants ayant appartenu au PAI dès sa création sont désormais disponibles[3].  Mais beaucoup sont déjà décédés et les rangs des survivants sont de plus en plus clairsemés.

Nous  avons pu nous entretenir avec certains d’entre eux mais ces mémoires individuelles éparses sont une source d’information historique à utiliser avec prudence pour plusieurs raisons :

  • les décennies écoulées ont pu altérer la précision des souvenirs, notamment pour ce qui est de la chronologie ;
  • ensuite, ces militants ne peuvent avoir qu’une vision parcellaire car, durant la clandestinité, le cloisonnement organisationnel faisait qu’ils ne pouvaient  avoir qu’une connaissance limitée des activités du parti ;
  • les documents écrits (tracts, journaux, textes de congrès, directives, courriers) sont peu disponibles,  ce qui peut se comprendre car la détention de ces derniers était considérée comme un délit passible de peines d’amende et de prison. (du fait de la loi sur les associations séditieuses de 1965)[4].  

            Des décennies ont passé mais il s’agit toujours d’une histoire sujette à controverses où s’affrontent des mémoires antagonistes entre les différents acteurs de l’époque, des mémoires sélectives en fonction des positionnements passés et présents des uns et des autres… Le paradoxe d’aujourd’hui, sur lequel il faudra revenir, est que les conflits actuels concernant l’histoire du PAI n’opposent pas tellement les militants issus de ce dernier aux défenseurs de la mémoire du régime de l’UPS et du senghorisme. C’est bien davantage entre certains des militants historiques du parti que l’on s’est affronté au cours de  la décennie écoulée[5]. A l’évidence, plus d’un demi-siècle après sa création, le « bilan de la lutte du PAI » (Paye, in CNP 2012 : 243-261 ; Kane, in CNP, 2012 :  321-327) reste une question ouverte.

    Avant de proposer des éléments d’analyse  socio-historique au sujet de la place occupée par le PAI dans l’histoire politique du Sénégal, il est nécessaire de restituer la trame des événements qui ont jalonné la trajectoire de ce parti autour de la décennie 1960, sachant que la restitution et la contextualisation des événements procède aussi de choix liés aux perspectives analytiques choisies qui seront développées ensuite.

I Une périodisation nécessaire de l’histoire du PAI

            La période considérée par cette contribution s’étend de la création du parti en 1957 jusqu’ en 1972[6]. Cela correspond à une période où le PAI malgré les vicissitudes nombreuses qu’il a traversées,  a constitué la principale force politique contre- hégémonique. Autrement dit, pour les partisans du refus de l’indépendance octroyée en 1960 en accord avec les intérêts de l’ancienne puissance coloniale, le PAI est demeuré l’organisation politique de référence.
Ainsi, ce qui justifie de considérer de manière spécifique à cette phase historique, c’est que le PAI est conçu alors comme un parti  révolutionnaire dans  la perspective léniniste de la prise du pouvoir d’Etat au moyen d’un rapport de force politico-militaire, dans l’objectif d’un changement radical de régime politique.

On peut ensuite diviser cette époque qui nous intéresse en trois périodes :

  • la période légale (septembre 1957- août 1960)
  • la période clandestine initiale (août 1960-mai 1967)
  • la période de réorganisation dans le cadre d’une clandestinité moins « dure » (mai 1967-mai 1972)

Au sein de cette période étudiée, la seconde est la plus critique pour l’évolution ultérieure mais aussi la plus difficile à saisir du fait de la clandestinité dans laquelle est plongée le parti et des crises internes qu’il a connu durant cette phase

  •  

1°) la période légale dominée par une dynamique politique endogène anticolonialiste.

            Il faut revenir sur la création du parti  dans la ville de Thiès, la cité du rail, voire du prolétariat historique sénégalais, avec les grandes grèves des cheminots durant l’époque coloniale en 1938 puis en 1947. Cette simple considération géographique — la naissance du PAI dans une ville secondaire et non pas à Dakar la métropole ouest-africaine — permet déjà de prendre de la distance avec un point de vue externe qui ferait de la création du PAI l’ouverture d’une succursale de la « maison-mère » d’un modèle universaliste : le « marxisme-léninisme »  dont le siège se situait à Moscou.

D’ailleurs, alors que le PAI est considéré comme « pro-soviétique », sur le plan international, les premières relations qu’il a nouées ne sont pas avec le Parti communiste d’Union soviétique (PCUS) mais se situent d’abord sur un plan panafricain (avec la participation à la conférence d’Accra en 1958) et encore avec la Chine (avec l’envoi d’une délégation du PAI en 1960). Même à ce niveau, l’alignement sur Moscou, qui est devenu une réalité durant les années 1960, n’était pas si évident au départ.

La référence au marxisme-léninisme exprime alors l’influence exercée par ce modèle idéologique sur l’intelligentsia africaine au sortir de la Seconde guerre mondiale, notamment dans le cas de l’Afrique  subsaharienne de colonisation française avec l’influence du PCF exercée notamment à travers les Groupes d’études communistes (GEC) (Suret-Canale, 1994). Dans un monde bipolarisé par la guerre froide, cette politisation à gauche qui s’est produite ensuite dans le cadre du Rassemblement démocratique africain (RDA) correspondait à une volonté de rupture avec les puissances occidentales qui défendaient le maintien de la tutelle coloniale dans une perspective anticommuniste (Schmidt, 2007) [7].

            Pour comprendre la dynamique de création du parti, il faut la situer dans le contexte de l’éveil politique qui se produit dans les territoires de l’AOF,  dans le sens d’un refus du colonialisme : au Sénégal, le développement du RDA, apparenté au Parti communiste jusqu’en 1950 a été moindre que dans d’autres territoires du fait de l’existence d’un jeu politique antérieur, notamment avec la SFIO. Cependant, au cours des années 1950, on assiste à une politisation plus nettement « anti-systèmique » à travers différentes organisations : le Conseil de la Jeunesse du Sénégal (CJS), le Conseil mondial de la paix (CMP), l’Union des femmes du Sénégal (UFS) ou encore l’Association générale des étudiants de Dakar (AGED) (Faye, 2000).  Ainsi, à l’origine de la création du PAI on trouve des militants de l’Union démocratique sénégalaise (UDS) affiliée jusqu’alors au RDA, qui  vont refuser la fusion de cette dernière avec le Bloc populaire sénégalais (BPS) au sein de l’Union progressiste sénégalaise (UPS)[8].

            Une autre élément du contexte qu’il faut rappeler pour comprendre la dynamique de recrutement initial est le développement du militantisme scolaire et étudiant : la radicalisation des étudiants vers la revendication d’indépendance s’est faite depuis la France avec  la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF)  mais aussi à Dakar, avec l’évolution de l’Association générale des étudiants de Dakar (AGED) puis la création de l’Union générale des étudiants d’Afrique de l’Ouest (UGEAO) en 1956[9]. Le caractère panafricain du parti à l’origine doit beaucoup au militantisme des étudiants de l’Université de Dakar qui était alors la seule de l’Afrique occidentale de langue française : le panafricanisme dans ce contexte existait à la fois sur un plan idéologique mais aussi concret. En outre, des grèves lycéennes de grande envergure ont eu lieu à la fin de la décennie 1950, notamment à Saint Louis et à Dakar : les revendications sont d’abord « corporatistes » voire « alimentaires » mais ces contestations s’inscrivent en fait dans une remise en cause de l’ordre colonial[10].

            L’écho rencontré par le Manifeste du PAI et la dynamique d’adhésion qui s’en est suivie semble avoir été importants même si cela est difficile  à quantifier [11]. La mobilisation emblématique de cette période a été la campagne pour le non à la Communauté en 1958 où le PAI a joué un rôle déterminant aux côtés du Parti du regroupement africain(PRA), de l’Union générale des travailleurs d’Afrique noire (UGTAN),  du CJS et de l’UGEAO[12].

            Toutefois,  contrastant avec le succès de la mobilisation organisée par le PAI  dans les rues de la capitale pour l’ « accueil » du général de Gaulle, dans les urnes, le non l’emporte largement. Le PAI accuse l’administration d’avoir manipulé les résultats, ce qui est possible mais c’est surtout l’emprise des dirigeants maraboutiques fidèles soutiens de l’administration coloniale qui semble avoir été déterminante dans la large victoire du oui au Sénégal.

            Ensuite en 1959, le PAI boycotte les législatives au nom d’un anticolonialisme radical (Faye, 2000 : 122) Mais l’année suivante, le parti va lancer toutes ses forces dans les élections municipales  dans plusieurs villes du Sénégal : Dakar, Saint Louis, Mbour, Rufisque, Thiès, etc. C’est à Saint Louis que la confrontation avec le parti au pouvoir a été la plus rude. Au sein d’une histoire controversée, cet épisode l’est particulièrement et le demeure encore. Le PAI a été accusé par le pouvoir d’avoir orchestré des manifestations violentes avec l’usage d’armes à feu pour contester le résultat des élections. La version des militants du PAI est celle d’une riposte à  l’attitude d’obstruction du parti au pouvoir qui avait envoyé ses « gros bras » (voire les forces de l’ordre) pour  les empêcher d’accéder au bureaux de vote. Finalement, cet épisode des municipales de Saint Louis  demeure comme un moment de bravoure où il s’agissait pour le PAI de se montrer à la hauteur de la vague de sympathie en faveur du PAI au sein de la population saint louisienne mécontente d’avoir été déchue de son statut de capitale du Sénégal[13]. Mais l’événement met fin à la période légale qui avait permis au PAI de développer sa propagande notamment à travers des conférences et la diffusion de journaux : le décret de dissolution est signé par le président du Conseil Mamadou Dia dès le lendemain des évènements le 1er août. Il semble que le gouvernement n’attendait qu’un tel prétexte pour mettre fin à l’existence légale d’un parti qui n’avait de cesse de contester la légitimité du régime en place D’autres décrets de dissolution viseront dans les mois suivants d’autres organisations comme l’UGTAN, un syndicat qui avait aussi maintenu une option clairement anticoloniale en opposition avec le parti-Etat en gestation. Le PAI se trouve alors contraint à la clandestinité, une situation qu’il n’avait pas anticipé alors que l’organisation n’avait pas encore trois années d’existence.

La période clandestine du parti inféodé à la direction extérieure de Majhemout Diop (1960-1967)

            A la suite des événements de Saint Louis, un certain nombre de dirigeants du parti ont été emprisonnés : Majhemout Diop, Madické Wade, Babacar Niang, Khalilou Sall, Amath Ba, entre autres… Cependant, le procès qui se déroule en juillet 1961 est l’occasion d’une mobilisation importante pour le PAI qui reflète la dynamique des années antérieures et le relatif soutien populaire dont il bénéficie alors. Les militants du PAI sont  acquittés ou condamnés à de courtes peines qui correspondent à la période de détention préventive (Diop, 2007 : 115-116). Majhemout Diop quitte clandestinement le Sénégal pour s’installer à Bamako et va diriger désormais le parti  depuis l’extérieur. Le Ier congrès du parti se tient à Bamako au début de l’année 1962. Paradoxalement, ce congrès tenu à l’extérieur des frontières du Sénégal est celui où le PAI perd son caractère de parti fédéral au sens de panafricain[14], qu’il avait officiellement depuis sa création. C’est ce qu’on a appelé la « territorialisation » du parti qui devient officiellement le PAI-Sénégal. Le congrès est l’occasion de donner un contenu programmatique à l’orientation du parti. Cependant, dans les mois qui vont suivre, la « ligne » du parti va connaître des vicissitudes. D’une part, reprenant une démarche de recherche d’alliance,  initiée dès sa création, le parti a opté pour une stratégie de Front uni pour un Sénégal indépendant (FUSI) tourné vers d’autres formations de l’opposition au régime de l’UPS : PRA et BMS notamment. Babacar Niang n° 2 du parti au nom de cette orientation, en vient à accepter l’idée d’une intégration du PAI à l’opposition encore légale, en affirmant que, dans un tel contexte répressif, les révolutionnaires africains doivent avancer « masqués » … C’est pour cette raison qu’en 1963, ce fondateur du parti  — qui rejoindra quelques années plus tard Cheikh Anta Diop dans sa démarche de création du RND —  est exclu du parti. Une autre exclusion importante est celle de Khalilou Sall, un autre des fondateurs du parti[15], qui apparaissait aussi comme un des rivaux du leader Mahjemout Diop au profit duquel se développe une certaine forme de « culte de la personnalité ». L’année 1963 marque donc le début des crises internes du parti qui vont se succéder durant ces années de clandestinité.

            L’année suivante est marquée par une autre orientation, clairement divergente de la précédente, celle du lancement d’opérations de guérilla à partir du Sénégal Oriental et de la Casamance. Un groupe d’une trentaine de militants est envoyé à Cuba pour un séjour de six mois de formation politico-militaire après avoir été convoyés sur Bamako. Mais dès le début, le projet de maquis connait des difficultés. D’abord, l’un des militants envoyés à Cuba, au retour de son séjour, fait défection et va se réfugier à l’ambassade du Sénégal à Bamako, où il va informer le gouvernement sénégalais des préparatifs de la guérilla. Plus tard en 1966, les services secrets cubains découvrent que le représentant du parti envoyé à Cuba par Majhemout Diop est lui même un agent des services français[16]. Autre problème de taille : au moment de retourner au Sénégal pour installer le maquis à la fin de l’année 1964, les armes se sont pas arrivées… et n’arriveront jamais ![17]Au bout de quelques mois, la quasi-totalité des hommes du PAI  envoyés au maquis sont arrêtés. Le régime durcit la répression à la fois sur le plan légal, avec la loi sur les associations séditieuses et l’usage  de la torture sur les militants soupçonnés d’appartenir au P.A.I [18]. En outre, c’est à cette époque qu’Ousmane Camara, ancien dirigeant étudiant de la FEANF et militant du PAI quelques années auparavant, devient directeur de la Sécurité. Néanmoins, malgré ces trahisons et l’accentuation de la répression dirigée à son encontre, le PAI réussit à préserver un noyau dirigeant qui échappe aux arrestations. Avec la fin du maquis et l’entrée au gouvernement du PRA dont certains dirigeants ont eu des liens avec certaines figures du PAI, la répression s’atténue quelque peu même si certains militants vont rester encore en prison de nombreuses années.

Mais une autre crise interne majeure se profile : la direction extérieure confiée aux seules mains de Majhemout Diop est remise en cause. Alors qu’il a pris la décision de lancer le parti dans l’aventure du maquis, il semble ne pas du tout l’avoir assumée. Coupé de la réalité du pays, il n’apparaît plus en mesure de donner des instructions afin de diriger le parti et  des rumeurs circulent sur son train de vie personnel, voire ses mœurs dissolues en exil…[19]

La période clandestine du parti avec la reprise en main du parti par les militants de l’intérieur sous la direction de Seydou Cissokho (1967-72)

            C’est ainsi qu’en 1967, est réunie une « conférence rectificative » qui met en place une direction provisoire du parti. Seydou Cissokho, un instituteur qui figure parmi les signataires du manifeste et qui fait partie du noyau dirigeant clandestin prend la tête de cette nouvelle direction. L’influence du parti s’exerce alors notamment sur les étudiants qui à partir de 1966 au sein de l’Union démocratique des étudiants de Dakar (UED) et de l’Union démocratique des étudiants sénégalais (UDES) où des militants du Mouvement des étudiants du PAI (MEPAI) figurent en bonne place et sans aucune concurrence de la part d’autres organisations politiques ainsi qu’au sein de l’UNTS, dans une moindre mesure, car les militants du PAI ne contrôlent que quelques secteurs de la centrale comme l’enseignement ou les banques. Les représentants de ces secteurs syndicaux (y compris les étudiants) se retrouvent périodiquement pour coordonner leurs actions au sein d’une « commission sociale ». La crise de régime qui éclate en 1968-69 montre alors que les militants du PAI sont toujours en mesure de jouer un rôle dans la contestation du pouvoir senghorien. Plus encore, ce contexte a redonné une perspective révolutionnaire au parti qui sortait d’un échec patent avec la tentative avortée de maquis.

            Cependant après avoir connu au début des années 1960, des tendances scissionnistes sur sa droite, c’est désormais sur sa gauche que la direction du PAI va être de plus en plus contestée. Une scission prochinoise du PAI du Parti communiste sénégalais (PCS) avait déjà été proclamée en 1965 par Samba Ndiaye mais n’avait pas entraîné avec lui un nombre significatif de militants. Elle va cependant se trouvée renforcée en 1969 par de jeunes militants étudiants du PAI venus du mouvement étudiant en France, notamment Landing Savané. En 1972, les maoïstes se retrouvent au sein du Mouvement des jeunesses marxistes-léninistes (MJML) et peu après naîtra dans la clandestinité And-Jëf dirigée par Landing Savané, Mamadou Diop Decroix et Amadou Top. Mais c’est au sein même du parti qu’une fracture majeure va apparaître comme une conséquence à retardement de l’ébullition de mai 1968 : une fraction composée des dirigeants étudiants de l’UDES (notamment Mbaye Diack et Moussa Kane) alliés à quelques syndicalistes (comme Mbaba Guissé ou Bakhao Seck) reprochent à la direction son orientation trop peu révolutionnaire  sur le plan des alliances de classes. Cette fraction s’exprime ouvertement lors du IIe congrès de 1972 tenu à Thiès et aboutit à la création d’une nouvelle organisation la Ligue démocratique en 1974. Ensuite va  s’ajouter à cette tendance au fractionnement historique du PAI, quelques années plus tard (en 1976) avec le retour négocié de Majhemout Diop au Sénégal qui accepte au terme d’une négociation personnelle avec le président Senghor d’incarner au sein du système du multipartisme limité, le courant « marxiste-léniniste » autour de l’étiquette « PAI », l’apparition d’un « PAI légal » qui prétend alors revendiquer l’héritage historique du parti mais qui ne rassemblera qu’une petite minorité de militants restés fidèles à Majhemout Diop[20]. Ce fractionnement du PAI va se développer de plus en plus  au fil des années voire des décennies suivantes, exacerbé par deux types d’enjeux : le contrôle des appareils syndicaux oppositionnels (notamment les étudiants et les enseignants) et l’appartenance aux organisations internationales du « camp socialiste » et l’accès aux ressources matérielles et symboliques liées à ces dernières.

Une esquisse d’analyse : fortunes et infortunes d’un parti « anti-système » dans un contexte de fermeture politique autoritaire

La question classique de l’étroitesse de la base sociale

            Le Manifeste du PAI et les textes doctrinaux du parti invoquent des références de classe, notamment le rôle d’avant-garde de la classe ouvrière mais force est de constater que le parti a compté  davantage de militants « intellectuels » au sens large (instituteurs, professeurs, ingénieurs, médecins, avocats, etc) que de militants ouvriers (cf Dieng, 2011 : 138 ; Sine, 1983 : 81)[21]. Cette caractéristique de la base sociale des partis « communistes » se retrouve ailleurs en Afrique subsaharienne comme dans le cas du Parti communiste du Soudan essentiellement implanté dans la petite-bourgeoise urbaine salariée (Al Gaddal, in : Mamdani & Wamba Dia Wamba, 1995). Au sein même du militantisme syndical, le PAI a été plus fortement représenté dans certains secteurs tels que l’enseignement, la santé, ou encore les banques et le commerce. De plus, les quelques militants ouvriers au sein du PAI n’ont pas joué un rôle de premier plan[22]. De même, s’il y a eu un militantisme féminin, les femmes semblent avoir toujours occupé les « rôles de l’ombre » surtout dans la période de clandestinité.

            En « négatif » de cette réflexion sur l’implantation sociale du parti apparaît la question de l’islam.

Les leaders confrériques qui exercent une hégémonie politique sur les masses rurales —  fondée  notamment sur la relation de soumission religieuse  existant entre le taalibeet son marabout — se sont posés toujours en partisans du statu quo, notamment en s’opposant à la marche vers l’indépendance… Le parti a cependant essayé  de se concilier certaines forces religieuses, comme les réformistes de l’Union Culturelle Musulmane (UCM), voire certains marabouts connus pour leurs opinions hostiles au colonialisme et au pouvoir senghorien. Il y a pu ainsi avoir des jonctions et des points de passage avec une partie des marabouts qui, selon  le dirigeant historique du PAI, ont été face à l’administration coloniale des « patriotes canalisant l’esprit d’indépendance nationale » (Diop, 1972 : 61)[23]. Mais dans l’ensemble, l’hégémonie conservatrice exercée par les confréries maraboutiques sur le monde paysan n’a pas été véritablement remise en cause par le PAI. D’où sans doute un certain complexe au sein des anciens du PAI, une certaine fascination parfois pour la capacité de ces forces religieuses à être en phase avec la mentalité populaire, ce qui a conduit un certain nombre d’entre eux  à  des formes de « retour vers la religion », et dans tous les cas de figure à renier toute forme d’athéisme, une attitude philosophique pourtant consubstantielle au matérialisme historique de Marx.


Autre problème : les difficultés de l’organisation à homogénéiser et pérenniser les adhésions de militants

            Malgré l’invocation des principes du centralisme démocratique, ce parti a connu différentes crises internes ponctuées par des exclusions ou scissions plus ou moins importantes.

Des milliers de personnes ont adhéré au PAI mais elles ne sont pas restées. Plus visiblement encore, l’histoire du parti est marquée par des scissions et des défections importantes qui ont considérablement entravé sa capacité d’action[24]. Cette caractéristique est souvent expliquée par le caractère intellectuel et petit-bourgeois du parti dans les analyses autocritiques formulées au sein du parti[25].

Mais on retrouve aussi cette instabilité de l’effectif militant dans le « parti de la classe ouvrière » dans le cas de la France  avec le qualificatif de « parti-passoire » utilisé pour PCF (Platone, 1985 : 61 ; Panné, in Dreyfus, Vennetier & Viet-Depaule) : 202). On peut alors plutôt avancer d’autres hypothèses explicatives : les influences idéologiques extérieures (le schisme sino-soviétique) mais surtout plus idiosyncrasiques, à savoir une tradition politique sénégalaise « factionnaliste » caractéristique de la vie politique  des Quatre Communes ou encore les clivages générationnels (en particulier entre la génération des fondateurs du parti et celle acteurs du mouvement de 1968). De plus, il s’est écoulé un temps trop bref pour institutionnaliser une « culture politique » propre au parti qui puisse trancher nettement avec une culture politique ambiante faite d’allégeances personnelles constitutives de factions rivales et de compromis tactiques passés entre les leaders de ces dernières .

Enfin, la controverse sur la responsabilité du leadership

            La question du rôle personnel des dirigeants du parti est souvent évoquée par les récits des anciens militants pour expliquer les revers du parti. La version classique selon laquelle Majhemout Diop  est le fondateur du PAI, n’est pas vraiment acceptée par ses anciens camarades. D’autres pouvaient au départ incarner le rôle de secrétaire général du parti, notamment Khalilou Sall qui était l’élément moteur du groupe de Thiès à l’origine du manifeste. Mahjemouth Diop aurait pris une place de leader pour deux raisons : parce qu’il disposait d’un local à Dakar avec la librairie qu’il avait ouverte rue Armand Angrand ainsi que du fait de ses capacités oratoires (une « machine à conférences » selon l’expression rapportée par un des anciens militants du PAI). Plus tard, notamment à la suite du procès de 1961, la propagande développée par le PAI a fait de son secrétaire général en exil une sorte d’icône du parti. L’autorité qu’il exerçait à l’époque n’était pas contestée  alors qu’elle s’exerçait déjà de manière solitaire et sans transparence. C’est le fiasco du maquis de 1964-65 qui a ruiné le crédit personnel de Mahjemouth Diop auprès des cadres du parti. Ensuite, a été posée la question de l’utilisation des ressources dont il a pu disposer au nom du parti. Enfin, les relations nouées avec le régime de Senghor lorsqu’il est rentré au pays ont renforcé ce discrédit[26]. A l’opposé, la figure de Seydou Cissokho  incarne celle du révolutionnaire professionnel ayant sacrifié sa carrière et sa vie familiale à la cause du parti lors  des années passées dans la clandestinité[27]. Il est ainsi considéré comme l’artisan du   maintien d’une structure militante dans un contexte répressif, voire du redressement du parti à partir de 1967. Dans la même logique de prise en compte des capacités personnelles  des dirigeants d’un parti révolutionnaire, on peut soutenir que dans le cas du PAIGC d’Amilcar Cabral, c’est  la capacité de ce dernier à s’informer des réalités du terrain et à définir une stratégie politique adaptée à ces réalités qui a permis à la guérilla de bénéficier d’un appui de masse[28].  Toutefois, il est peut-être trop simpliste d’attribuer la réussite ou l’échec d’un mouvement révolutionnaire aux seules capacités de ses dirigeants, voire de son principal dirigeant. En l’espèce, il est également difficile de comparer la lutte du PAIGC en Guinée Bissau contre le colonialisme portugais et celle du PAI dans le cadre d’un Etat formellement indépendant.

Le rôle séminal du PAI : entre enracinement d’une tradition collective contre-hégémonique et pépinière d’acteurs du système politique

            En dépit des vicissitudes rencontrées par le  PAI durant les années 1960, ce parti a joué un rôle séminal dans l’histoire politique et sociale du Sénégal post-colonial. On peut d’abord noter que les succès initiaux du PAI provenaient d’une  capacité relative à mobiliser au sein des catégories « subalternes » notamment les jeunes, voire les femmes. Ensuite, il faut remarquer toujours pour cette époque, sa contribution  à l’élargissement du répertoire d’actions politiques qui existait alors au Sénégal, avec la diffusion de tracts et les « gribouillages » de slogans sur les murs, en utilisant des termes en langues nationales, notamment le fameux « Mom sa reew ! Defar sa reew ! Bokk sa reew ! [29]»

            De manière plus diffuse sur le long terme,  le PAI a exercé une influence souterraine et déterminante en tant que fédérateur des aspirations contre-hégémoniques développées en réaction à l’orientation du régime senghorien, celle d’une indépendance formelle sans véritable rupture avec l’ancienne puissance coloniale (également avec d’autres forces qui ont joué un rôle parallèle comme le PRA dominé par la figure d’Abdoulaye Ly ou encore celle de Cheikh Anta Diop qui a été un opposant résolu au régime de Senghor à travers le FNS puis le BMS puis le RND)[30].

            Sur le plan de la genèse du système politique, on peut dire que le PAI constitue la matrice de l’ensemble des organisations qui se sont situées à la gauche du parti-Etat, nées au cours de la décennie 1970, principalement  le PAI-Sénégal devenu ensuite le Parti de l’indépendance et du travail (PIT), la Ligue démocratique et And-Jëf…

            Par la suite, ces différentes formations ont été intégrées au système légal multipartisan des années 1980, puis à partir des années 1990 des coalitions gouvernementales. Néanmoins, si certaines des figures historiques du militantisme PAI (Amath Dansokho du PIT, Abdoulaye Bathily de la LD) incarnent une forme d’aboutissement dans le sens de l’intégration au système gouvernemental de leaders de mouvements anti-systémiques[31], on peut aussi voir que les manifestations commémoratives du cinquantenaire du PAI ont montré la permanence d’un idéal de refus de cette intégration et d’aspirations alternatives quant à la trajectoire suivie par le Sénégal depuis l’indépendance. Ainsi l’on peut citer d’autres figures historiques du PAI (Alla Kane, Sadio Camara…) qui incarnent un tel positionnement inverse aux précédents qui sont devenus des familiers des sphères gouvernementales sous différents régimes (Abdou Diouf, Abdoulaye Wade et maintenant Macky Sall…)

Alors que le PAI a été largement oublié par l’histoire officielle, il a contribué à la formation de nombreuses figures et acteurs de la vie publique au Sénégal dont on ne peut donner ici qu’un bref aperçu[32]. Ainsi dans cette perspective, le PAI  n’apparaît plus seulement en négatif comme un « parti-passoire » mais aussi comme une « pépinière d’entreprises et d’entrepreneurs politiques », notamment pour la période post-soixante-huitarde voire parfois au delà…

Conclusion : La socio-histoire du Parti africain de l’indépendance qui vient d’être ébauchée dans cette  contribution mérite à l’évidence de plus amples développements. Il reste encore sans doute des faits significatifs à découvrir dans des archives inédites à découvrir qui pourront être mises à la disposition des chercheurs et du public sénégalais[33]. Mais d’ores et déjà, ces fragments d’une histoire controversée et paradoxale qui refont surface, tendent à remettre en cause les lectures classiques de la success storyde la démocratie made in Senegal : comme dans d’autres pays africains, la décolonisation n’y a pas été un long fleuve tranquille. Sous-tendues par la question du rapport à l’ancienne métropole, des versions différentes du « socialisme »  — « africain » ou « scientifique »[34]—  s’y sont confrontées avec force. Face à la permanence des acteurs antisystémiques[35]à l’issue de l’indépendance formelle, le pouvoir en place a réprimé avec vigueur mais  par la suite, a fini par mettre en place des mécanismes de cooptation en direction de ces forces de l’opposition clandestine,  puis leur a permis de s’intégrer au jeu institutionnel, ce qui a progressivement désamorcé l’acuité de la confrontation initiale. Néanmoins, a survécu une mémoire rétive à cette version africaine de « l’assimilation réciproque des élites » que l’on a vu s’exprimer à l’occasion de la commémoration du cinquantenaire de la création du PAI en 2008… La référence aux idéaux fondateurs du PAI reste toujours de mise dans le débat contemporain sur l’identité et l’avenir de la gauche sénégalaise qui tente de se regrouper de nos jours au sein de la Confédération pour la démocratie et le socialisme (CDS). Au delà  de la reconstitution d »une socio-histoire de la gauche sénégalaise, cette contribution s’inscrit dans la perspective d’une compréhension globale de l’histoire politique du Sénégal réduite trop exclusivement à sa version institutionnelle et officielle, oublieuse d’ une histoire officieuse voire clandestine qui permet souvent de comprendre la genèse de la « révolution passive » (Fatton, 1987) suivie de deux alternances électorales qui ont eu lieu au Sénégal dans les décennies qui ont suivi la période considérée.


[1]On ne peut citer que très peu d’ouvrages  de référence en science politique concernant cette période autour des indépendances, significativement écrits par des auteurs anglo-saxons (Morgenthau, 1964 ; Zolberg, 1971).

[2]La seule publication qui ait traité explicitement du PAI, notamment de l’expérience de la guérilla de 1964-65, est le fait  d’un auteur américain (Foltz, 1969)

[3]Le premier ouvrage de ce type à avoir été publié semble être celui de l’ancien responsable du parti à Saint Louis qui a vécu l’époque de la création du parti et de la clandestinité (Wade, 2000) Peu avant son décès, le leader historique du parti, Majhemout Diop, a publié ses « mémoires de lutte » (Diop, 2007). D’autres publications qui contestent fortement la version de ce dernier sont parues depuis : le résumé des contributions au colloque pour le cinquantenaire du manifeste du PAI  (CNP, 2012) ou encore l’histoire interne du parti vu par le responsable du maquis du Sénégal oriental (Camara, 2013). Enfin tout récemment, les ouvrages du président du Comité national préparatoire pour la commémoration du cinquantenaire du PAI (Niang, 2014 ; Niang , à paraître courant 2016). D’autres textes sont parfois disponibles sur des sites internet : des témoignages de la part d’anciens militants ainsi que des interviews ou des notices nécrologiques à l’occasion des nombreux décès survenus ces dernières années.

[4]Ces documents rares existent cependant mais les militants qui en possèdent ne les communiquent pas facilement. Ils sont souvent cités voire reproduits dans les ouvrages de témoignages dont il a été question, mais à ce jour,  il n’existe pas d’archives à proprement parler, ce qui pose un problème pour écrire l’histoire sur un plan scientifique. Ainsi, certains documents qu’il serait nécessaire de connaître pour écrire une histoire programmatique du PAI et de ses scissions sont « portés disparus » et ne réapparaîtront probablement jamais.

[5]L’expérience du maquis de 1964-65 demeure le point sensible de l’histoire du parti qui offre ainsi le plus de matière à la controverse : la version de l’histoire donnée par Majhemout Diop, notamment dans le rapport qu’il a écrit en 1987 (Diop, 2007 : 183-201) fait tout simplement l’impasse sur cette question comme s’il n’y avait jamais eu de projet de maquis. D’une manière plus euphémique, le « bilan du PAI » écrit par Seydou Cissokho, secrétaire général du PAI pour le congrès de 1972 parle d’ « implantation rurale » pour qualifier cette expérience (Niang, 2014 : 170). A l’inverse, les survivants de ce derniers accusent ce dernier d’avoir lancé  le parti dans cette aventure et de ne pas l’avoir assumée, pire de les avoir trahis, notamment en les laissant sans armes face à l’armée régulière. Un procès en diffamation a été intenté avec succès par Majhemout Diop avant son décès à Sadio Camara qui a dirigé le maquis du Sénégal oriental sous le nom d’Alphonse. Pour ce dernier le maquis a bien existé : il en détaille la préparation au cours de l’année 1964  et il affirme qu’il a échoué parce que la direction, en l’occurence « Majh » n’a pas assumé le choix de la stratégie de guérilla dans laquelle il avait lancé le parti (Camara, in CNP, 2012, 195-212).

[6]Le choix de 1957 correspond à la naissance du PAI et s’impose donc ici comme point de départ. En revanche, our la fin de la période, il y avait plus matière à discussion. La limite chronologique retenue, 1972, correspond  au II e congrès du Parti où est tiré le bilan  des quinze années d’existence du parti, notamment l’épisode du maquis et celui de mai 1968 ; la rupture est consommée avec le leader en exil Majhemout Diop tandis que se révèle un nouveau clivage lié pour une bonne part aux événements de 1968 qui va donner lieu à la scission de la Ligue démocratique. On a donc choisi de privilégier l’histoire intérieure du parti dans cette périodisation mais on aurait pu s’arrêter un peu avant en 1968-69 lorsque la contestation du régime de Senghor atteint son paroxysme ou un peu après avec le retour de « Majh » en 1975 ou encore plus tard, avec la légalisation du PAI-Sénégal et de la Ligue démocratique ainsi que des autres formations de la gauche marxiste-léniniste en 1981)

[7]Une autre dimension contextuelle qu’on doit avoir à l’esprit est que la voie socialiste empruntée par l’URSS semble alors en mesure de constituer un voie de rattrapage sur un plan technologique à l’époque où l’on envoie les premiers spoutniks dans l’espace ; un article d’Abdou Moumouni sur le premier lancement d’un spoutnik dans l’un des premiers numéros du journal du PAI est bien révélateur de cette fascination spécifique que pouvait exercer l’URSS  à la fin des années 1950 (La lutte n° 2, s.d. , probablement octobre1957).

[8]Le manifeste du PAI fait longuement allusion à la déception engendrée par la fusion avec le parti de Senghor, le BDS et la marginalisation des militants de l’UDS-RDA au sein des instances du BPS issu de cette fusion (Diop, 2007 : 37-48)

[9]L’AGED née avec la création de l’Institut des hautes études de Dakar (IHED) d’abord « apolitique » se radicalise ensuite sous l’impulsion de Tidiane Baïdy Ly, l’un des signataires du manifeste du PAI. L’UGEAO créée en 1956 reprend l’orientation anti-colonialiste et panafricaniste de la FEANF. Ses dirigeants sont souvent eux-même au PAI ou proches.

[10]Plusieurs militants de la génération des fondateurs ont des souvenirs de ces luttes qui ont constitué leur première expérience militante (entretiens).

[11]Le PAI aurait atteint un effectif de  4000 militants en 1959 pour la seule région du Cap-Vert où se trouve la capitale (Faye, 2000 : 118)  ce qui n’est pas négligeable pour un pays qui comptait alors à peine trois millions d’habitants, et ce, au bout de deux  ans d’existence seulement.

[12]On retrouve ici un conflit  de mémoires, plus exactement de «  revendication de  paternité » de la journée du 26 août : entre les anciens militants du PAI qui revendiquent l’organisation effective et l’association des porteurs de pancartes de Mbaye Jacques Diop, qui militait alors dans les rangs de l’Union progressiste sénégalaise (UPS) ; sur cet épisode, on peut notamment citer le récit qu’en donne Amady Aly Dieng (Ngaïde, 2012 : 49-53)

[13]Cet épisode des municipales de Saint Louis de 1960 recèle encore certains mystères. Selon des sources présentées dans un ouvrage à paraître (Niang, 2016), les violences  exercées par le PAI apparaissent plutôt spontanées en réaction à l’exclusion des militants du PAI des bureaux de vote. Mais un autre témoin de poids, Amath Dansokho, dans une interview donnée à la presse il y a quelques années, prétend avoir été chargé de convoyer des armes depuis la Guinée de Sékou Touré pour préparer une insurrection à Saint Louis :

     « Dansokho effectue un voyage en Guinée pour aller récupérer des armes que leur avait fournies Franz Fanon, un responsable du Fln. Il quitte Conakry pour Kankan par train, de Kankan à Bamako par route, de Bamako à Dakar par le chemin de fer. Une fois sur place, les armes servirent à l’insurrection du parti aux élections municipales de 1960. Dansokho se remémore : «C’était un accord pour ouvrir un deuxième front pour disperser l’Armée française.»(Xalima.com, 2010)

Cette version « militariste » des événements de Saint Louis n’est pourtant pas confirmée par d’autres témoignages. Ce qui semble en revanche plus établi, c’est le fait que Mahjmouth Diop ait brandi une arme dans un des bureaux de vote, d’où les militants du PAI étaient étaient maintenus à l’extérieur par les « nervis » de l’UPS…

[14]Ce n’était pas une simple affirmation idéologique : on peut citer le rôle du Nigérien Abdou Moumouni qui figure parmi les signataires du Manifeste ou encore André Zanifé un militant centrafricain arrêté en 1960 après l’interdiction du parti

[15]Khalilou Sall a fait partie des cadres du PAI envoyés lors de l’indépendance de la Guinée en 1958 et du départ précipité des agents de l’administration coloniale française. Il a été d’abord directeur des Chemins de fer puis directeur de cabinet du ministre des transports jusqu’à l’expulsion des militants du PAI en 1961(Sadji, 2006 : 38-48)

[16]Cet agent s’appelle Mac Lorrain. Se présentant comme Martiniquais ou Guadeloupéen, il aurait été de nationalité équatorienne (Kane, 2007). Cela dit, un tel patronyme semble plutôt d’origine haïtienne. Curieusement, en 1966, alors qu’il est démasqué comme un agent infiltré au sein du PAI, ce personnage se retrouve employé au ministère de l’Education nationale en tant que responsable des réformes éducatives…

[17]Sadio Camara raconte qu’au bout de quelques temps , ne voyant rien venir, il est reparti sur Bamako pour s’enquérir de la situation. C’est là qu’il s’est aperçu que Mahjemout Diop n’était plus sur place du fait du réchauffement des relations entre les régimes de Senghor et de Modibo Keita… (Camara, 2013)

[18]La torture à l’électricité est utilisée notamment sous la direction d’un commissaire français, Castorel (Danfakha, in CNP, 2012 : 187-193)

[19]A l’issue de la projection du film de Roland Diagne en 2015, un des anciens du PAI est intervenu pour dire qu’avec Majhemout Diop, « ce qui a perdu le parti, c’est l’argent et les femmes ! »

[20]Cependant, en 1978 le PAI légal est renforcé par l’arrivée d’un certain nombre de militants de la Ligue démocratique, comme Moussa Kane, qui estiment qu’il est temps de sortir de la clandestinité et d’apparaître avec l’étiquette du PAI et de revendiquer ainsi de son héritage historique. Quelques années plus tard, en 1984, ces militants vont quitter le PAI de Mahjemout Diop qui va se retrouver définitivement seul avec quelques fidèles…

[21]On observe une certaine diversité dans le recrutement initial du PAI mais néanmoins la base sociale du parti est surtout « petite-bourgeoise » et masculine : parmi les vingt-trois signataires, il y a seulement quatre ouvriers et encore faisant plutôt partie de l’ « aristocratie ouvrière » et une femme qui est pharmacienne (Diop, 2007 : 59)

[22]Cette configuration particulière des mobilisations politiques en Afrique noire, contredit la plupart des paradigmes « structuralistes » des relations entre les classes populaires et les catégories intellectuelles au sein des partis se réclamant du mouvement ouvrier, ainsi l’idée selon laquelle « la tendance à la concentration du capital politique est d’autant plus grande dans une organisation représentative que les groupes représentés sont plus dépossédés de capital, spécialement culturel » (Bourdieu, 1981) En effet, s’est développée au Sénégal comme dans la plupart des pays africains, une culture politique organisationnelle centralisatrice alors que ces partis marxistes avaient une base sociale située essentiellement au sein de la petite-bourgeoisie intellectuelle.

[23]En dehors de Cheikh Touré de l’UCM, on cite aussi le nom d’un membre prestigieux de la famille maraboutique du mouridisme Cheikh Mbacké Gaïndé Fatma, le premier petit-fils du fondateur de la confrérie des Mourides qui était un marabout considéré comme un opposant déclaré à Senghor (Kane, 2007). Dans le même sens de ces accointances paradoxales entre le PAI et certains leaders religieux : la fuite de « Maj » vers le Mali en 1961 aurait eu lieu avec la complicité d’El Hadj Ibrahima Niasse, le leader confrérique des Niassènes de Kaolack (Kane, 2007)

[24]Ici, c’est l’idée léniniste selon laquelle la révolution pour aboutir doit être  l’affaire de « professionnels »,qui ne plaide pas en faveur des thèses de l’auteur de « Que faire ? »  tant le bilan en terme d’efficacité politique des « permanents » du parti paraît sujet à caution.. .

[25]Voir notamment le contenu du rapport sur le bilan du PAI présenté par le secrétaire général Seydou Cissokho au Iie congrès de 1972 :

     « Les responsabilités du Parti doivent être soulignées de nouveau. Sa structure d’organisation : la composition sociale essentiellement petite-bourgeoise de ses organes centraux, son style général de travail n’ont en fait pas réussi à fournir le cadre de la participation concrète de ses intellectuels aux luttes du prolétariat organisé. » (cité in Niang, 2014 : 156)

[26]Majhemout Diop a pu bénéficier d’un prêt personnel pour pouvoir faire l’acquisition d’une pharmacie à son retour au Sénégal. En outre, parmi ses relations figurait  des personnages « françafricains » que l’on ne s’attend pas a priori à voir dans l’entourage d’un leader d’une formation se réclamant du marxisme-léninisme, comme Philippe Decraene, l’ancien correspondant du journal Le Mondedans les années 1960 au Sénégal devenu par la suite directeur du Centre des hautes études sur l’Afrique et l’Asie modernes (CHEAM)

[27]Voir le témoignage de l’un de ses fils dans un ouvrage récemment paru (Cissokho, 2015 : 45-61)

[28]La comparaison est notamment effectuée par un analyste qui est un ancien militant du PAI ayant rejoint le parti socialiste au pouvoir dans les années 1980 (Sine, 1983)

[29]Littéralement : « Etre maitre de son pays ! Construire son pays ! Partager (ou être solidaire de) son pays ! » ce qui équivaudrait à la traduction en wolof des concepts d’indépendance, de développement et de socialisme.

[30]Il est d’ailleurs fait allusion à ces deux figures intellectuelles et politiques dans le manifeste du PAI

[31]On peut parler d’une conversion progressive du capital militant de ces figures de la gauche marxiste en capital institutionnel mais pour comprendre ce processus, il faut avoir à l’esprit toute l’histoire politique issue de l’après-mai 68 au Sénégal, et à travers cela l’épuisement de la dynamique contre-hégémonique issue de cette époque.

[32]Au sein d’une liste non exhaustive de figures intellectuelles (voire politiques et/ou médiatiques) qui sont passées par le PAI doivent figurer :  

Mame Less Dia (journaliste pionnier de la presse indépendante avec Le Politicien), Amadi Aly Dieng (économiste et philosophe),  David Diop (poète), Semou Pathé Guèye (philosophe), Abdou Anta Ka (dramaturge), Moustapha Kassé (économiste, ancien doyen de la faculté de sciences économiques), Boubacar Ly (sociologue considéré comme le « doyen » de cette discipline au Sénégal), Sembène Ousmane (romancier et cinéaste mondialement connu), Babacar Sine (sociologue, directeur du CESTI et « idéologue » du Parti socialiste dans les années 1980),  Abdoulaye Sadji (romancier), Sakhir Thiam (professeur, promoteur des langues nationales et ministre de l’enseignement supérieur sous Abdou Diouf), Iba Der Thiam (syndicaliste enseignant, historien et ministre de l’éducation dans les années 1980) , Ibrahima Thioub (historien, actuel recteur de l’UCAD,  Bethio Thioune (administrateur civil, proche de Serigne Saliou khalife général des Mourides avant son décès en 2008, fondateur du mouvement néo-confrérique des Thiantacounes), Mawade Wade (entraineur de l’équipe nationale de football et responsable de la confédération africaine de football des années 1970 aux années 1990).

[33]Ainsi par exemple, certaines scissions (ou tentatives de scissions) n’ont pas été mentionnées faute d’information suffisante de la part des anciens militants du PAI. A l’inverse, du côté de l’appareil gouvernemental, il serait utile d’avoir accès à archives judiciaires ou policières pour connaître l’ampleur des moyens et les stratégies déployées pour réduire à néant le militantisme du PAI.

[34]Dans ce papier nécessairement synthétique, il a été fait abstraction de la figure de Mamadou Dia avec lesquelles les relations ont été à l’origine conflictuelles puisqu’en tant que président du Conseil en 1960, il a été responsable de son illégalisation. Mais ensuite, à sa sortie de prison, il s’opère un rapprochement avec le PAI à travers l’expérience du journal Ande Sopiqui paraît entre 1977 et 1982 au moment de la transition vers le multipartisme.

[35]Je reprends ici un terme assimilable à la notion d’ « acteur contre-hégémonique » qui correspond à une analyse moins spécifique au continent africain (Wallerstein, 2014). A noter cependant que le clivage établi par cet auteur entre les anciens et les nouveaux acteurs antisystémiques autour de la césure de 1968 n’est pas aussi évident dans un pays dépendant comme le Sénégal.

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