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Le collectif «Faidherbe doit tomber» veut déboulonner un symbole du colonialisme

12 JUIN 2018 PAR FANNY PIGEAUD

Effondrement de la statue de Faidherbe le 05 septembre 2017 : chute spectaculaire ou déboulonnage ?

Un collectif d’associations s’est saisi du cas de Louis Faidherbe, ancien gouverneur du Sénégal, pour demander la suppression des références positives à la colonisation, visibles dans l’espace public en France mais aussi à Dakar et à Saint-Louis. Au-delà des symboles, il s’agit d’amorcer une réflexion sur la manière dont les mentalités restent imprégnées des théories racistes et brutales du colonialisme.

Source: Mediapart

Peu à peu, les crimes de la colonisation européenne en Afrique semblent remonter, les uns après les autres, à la surface. Comme si une loi naturelle avait décidé que l’odieux, lorsqu’il est resté impuni, ne peut demeurer éternellement camouflé. Des faits datant d’il y a deux siècles sont ainsi en train de resurgir, grâce à un groupe d’associations sénégalaises et françaises, initiateur d’une campagne baptisée « Faidherbe doit tomber »

En France, tout le monde ou presque a déjà vu ou entendu le nom de Faidherbe : la plupart des villes ont un boulevard, une rue ou une place portant ce patronyme. L’histoire de Louis Faidherbe, né il y a exactement deux siècles, le 3 juin 1818, et mort en 1889, est cependant mal connue aujourd’hui, même s’il a été, dit-on, l’un des hommes les plus célébrés de la IIIe République. À Lille, dont il était originaire, une imposante statue équestre le représente en uniforme militaire. 

Selon la municipalité, ce monument « est une allégorie représentant la ville de Lille dictant à l’Histoire » ses « hauts faits ». Car Faidherbe a été le seul général qui, avec l’armée du Nord, a remporté quelques batailles face à la Prusse pendant la guerre de 1870. Selon ses biographes, il a empêché les Prussiens de s’emparer du nord de la France.

Cet épisode a toutefois été bref dans la vie de Faidherbe, puisqu’il n’a duré que trois mois. Avant cela, l’officier lillois a passé 26 ans en Algérie et au Sénégal, dont il a été le gouverneur colonial pendant neuf ans. D’après l’Encyclopédie Universalis, il a transformé le Sénégal « en une vaste colonie en plein essor », grâce à « une politique coloniale cohérente et énergique ». Un panneau installé dans le réfectoire du lycée de Lille portant également son nom précise qu’il a conquis « un territoire presque aussi vaste que la France », en dirigeant des « expéditions heureuses »

Des « expéditions heureuses » ? Ce n’est pas exactement ce qu’ont vécu les Sénégalais. Faidherbe a plutôt mené « des expéditions militaires sanglantes. Il est l’auteur de nombreux crimes. Son bilan est lourd : des centaines de personnes tuées et des dizaines de villages incendiés. Faidherbe n’a pas seulement envoyé des soldats pour massacrer des populations, il a lui-même participé aux massacres. Sa méthode punitive se déclinait ainsi : un seul résiste, tous payent. Rien ne devait empêcher la machine coloniale d’étaler ses affreux tentacules », explique l’historien sénégalais Khadim Ndiaye, membre du collectif Faidherbe doit tomber. Dans au moins une lettre, le gouverneur s’est lui-même vanté d’inspirer une « salutaire terreur » aux populations sénégalaises, une méthode déjà éprouvée en Algérie.

Faidherbe a aussi été celui qui a « mis en place les bases idéologiques de l’occupation française du Sénégal et de l’Afrique occidentale. Il a été l’initiateur du principe de l’assimilation culturelle ». « C’est lui qui créa la fameuse école des otages à Saint-Louis du Sénégal, en y faisant inscrire les fils de chefs de villages et de notables pris de force lors de campagnes militaires », souligne Khadim Ndiaye. 

Le gouverneur a par ailleurs instrumentalisé les identités religieuses et ethniques pour asseoir le pouvoir colonial. Grand défenseur des intérêts commerciaux français, il a ouvert « une ère d’oppression et d’assujettissement », dont les séquelles « sont perceptibles aujourd’hui dans le mode de gestion des États africains, dans la relation de dépendance dans laquelle ils sont maintenus, dans l’acculturation d’une certaine élite, dans les perturbations au niveau éducatif, etc. », ajoute l’historien.

« Celui que nos villes honorent est un criminel de haut rang » et la statue de Faidherbe à Lille est« une insulte permanente à la mémoire des peuples colonisés », résume le collectif Faidherbe doit tomber, animé par l’association Survie Nord, le Collectif Afrique, l’Atelier d’histoire critique, le Front uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP), le Collectif sénégalais contre la célébration de Faidherbe.

« En nous penchant sur le cas de Louis Faidherbe, né dans notre ville il y a tout juste deux siècles, nous souhaitons participer au débat sur les traces du passé colonial, dans nos paysages urbains et dans nos imaginaires collectifs. Nous entendons aussi nous solidariser avec les descendants de colonisés qui, en Afrique ou ailleurs, s’élèvent contre la glorification perpétuelle et quotidienne des prétendus “héros” colonialistes, explique l’association Survie Nord. Si l’on veut éviter que les idéaux périmés, souvent inégalitaires et racistes, continuent de nous hanter, il faut prendre de la distance avec les symboles qui les portent jusqu’aux coins de nos rues et les insinuent dans les recoins de nos consciences. »

Pour le collectif, l’idéal serait de remplacer les rues et les statues actuelles « par d’autres qui rappellent le souvenir de celles et ceux qui en ont été victimes et qui y ont résisté ». L’idée est de le faire en France mais également au Sénégal, où des rues portent toujours le nom d’anciens colonisateurs. La ville de Saint-Louis, ancienne capitale de l’Afrique occidentale française, compte ainsi un pont, une place et une statue Faidherbe. Sur cette dernière, érigée en 1886, il est inscrit : « À son gouverneur L. Faidherbe, le Sénégal reconnaissant ».

Mais retirer des statues ou débaptiser des avenues, c’est enlever une part de notre histoire, disent notamment des historiens. Ce à quoi les acteurs de cette initiative citoyenne répondent que lorsque l’on édifie ce type de monument et que l’on attribue des noms à des rues, c’est pour honorer la mémoire de personnalités qui se sont distinguées positivement, et pas pour célébrer des criminels. Et à ceux qui assurent que ces colonisateurs n’ont pas fait que de mauvaises choses, Survie Nord, réplique : « En France, très rares sont ceux qui considèrent ouvertement que le fascisme avait des “aspects positifs”. Ceux qui considèrent que le colonialisme a des “aspects positifs” sont en revanche assez nombreux. La simple analogie entre ces deux systèmes d’oppression fait même hurler beaucoup de gens, qui ignorent manifestement qu’elle a été faite par Aimé Césaire et beaucoup d’autres il y a déjà des décennies. En ce qui nous concerne, nous pensons qu’il n’y a pas, et qu’il n’y a jamais eu, de “bon” système d’oppression : le mythe du “bon colonialiste”, dont jouissent encore Louis Faidherbe et beaucoup d’autres, relève avant tout de la propagande. »

Ce n’est pas la première fois que des citoyens se mobilisent autour des vestiges coloniaux qui continuent de peupler le quotidien. En Afrique du Sud, des étudiants ont initié en 2015 le mouvement « Rhodes must fall » (« Rhodes doit tomber »), demandant le retrait d’une statue de Cecil Rhodes, personnalité emblématique de l’oppression coloniale et raciste dans ce pays, installée sur le campus de l’université du Cap. Depuis, des actions similaires ont été menées aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Espagne, mais aussi dans quelques pays africains, comme le Cameroun ou le Ghana. 

Certaines campagnes ont eu des résultats : en Belgique, la ville de Charleroi vient de rebaptiser une rue du nom du Congolais Patrice Lumumba, héros de la lutte anticoloniale, assassiné en janvier 1961. En Allemagne, Berlin va aussi débaptiser plusieurs rues portant des noms de colonisateurs allemands en Afrique, pour leur donner ceux de résistants à ce système d’oppression, dont le Camerounais Rudolf Manga Bell, pendu par les Allemands en 1914.

En France, cela sera sans doute plus compliqué. En 2017, un collectif français a demandé que les collèges et lycées Colbert, du nom d’un ministre de Louis XIV et acteur de la légalisation de l’esclavage, soient rebaptisés, sans vraiment être entendu. « La France, en tout cas sa classe dirigeante et médiatique, est encore plus en retard que les autres pays occidentaux sur le nécessaire travail de décolonisation des esprits »,observe Survie NordPour preuve, la loi du 23 février 2005 qui a voulu imposer une interprétation positive du passé colonial de la France. 

« Après la décolonisation, la France a gardé presque intacts les dispositifs mentaux qui légitimaient cette domination et lui permettaient de brutaliser les “sauvages” en toute bonne conscience, a analysé l’historien camerounais Achille Mbembe en 2010Le racisme ayant été l’un des ingrédients majeurs de la colonisation, décoloniser signifie automatiquement déracialiser. Pour s’autodécoloniser, il eût fallu entreprendre un immense travail, à la manière des Allemands au moment de la dénazification. Il n’a pas eu lieu. »  

Pour l’instant, la municipalité de Lille n’entend pas déboulonner sa statue. Au contraire, elle l’a fait restaurer pour marquer le bicentenaire de la naissance de l’administrateur colonial. Dans une lettre ouverte, le collectif Faidherbe doit tomber s’est adressé au maire de la ville, Martine Aubry, pour lui remettre en mémoire ce qu’elle avait déclaré lors du Forum social mondial de Dakar, en 2011 : elle avait appelé les Européens à « regarder en face leur histoire », à « reconnaître les crimes de l’esclavage et les drames de la colonisation », assurant qu’il n’y avait pas d’« aspects positifs » de la colonisation et qu’il fallait la condamner « sans réserve »

Sept ans plus tard, « il est temps de passer de la parole aux actes »lui ont écrit les associations engagées dans la campagne. Martine Aubry leur a répondu dans un entretien avec l’Agence France-Presse que le débat qu’elles voulaient ouvrir avait « sa légitimité », mais que la municipalité n’avait ni « l’intention de retirer la statue […]restaurée au titre de sa valeur patrimoniale, ni de renommer la rue »« C’est un débat à mener, peut-être aussi au niveau national. Car de nombreuses villes ont une rue Faidherbe », a-t-elle aussi dit.

Emmanuel Macron et Macky Sall sur le pont Faidherbe, à Saint-Louis (Sénégal), le 3 février 2018. © Reuters

Au Sénégal, des événements récents ont montré que la décolonisation des esprits sera aussi longue. Le 26 mai, le président Macky Sall a profondément choqué une partie de ses compatriotes en déclarant : « C’est vrai, ils [les Français]nous ont colonisés […], mais ils ont toujours respecté les Sénégalais. Les régiments des tirailleurs sénégalais, quand ils étaient dans les casernes, avaient droit à des desserts pendant que d’autres Africains n’en avaient pas. » Macky Sall « a insulté la mémoire des tirailleurs sénégalais », a titré le site d’information Seneplus. Ironie de l’histoire : c’est Louis Faidherbe qui a créé le corps des tirailleurs sénégalais, utilisés comme chair à canon lors des deux guerres mondiales et envoyés, entre autres, à Madagascar et au Cameroun pour aider l’armée coloniale à réduire à néant les mouvements indépendantistes des années 1940 et 1950.

Pour plus d’informations, voir le lien sur Mediapart

https://www.mediapart.fr/journal/international/120618/le-collectif-faidherbe-doit-tomber-veut-deboulonner-un-symbole-du-colonialisme

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