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COVID-19: TENIR UN LANGAGE DE VÉRITÉ AU PEUPLE !

Dr MOHAMED L. LY SUR LES RESTRICTIONS SUR LA COVID-19 : « ON A L’IMPRESSION QU’ON N’A PAS UN TABLEAU DE BORD POUR GERER L’EPIDEMIE »

Par Suzanne SY (VOXPOP)

Le débat sur la levée des mesures restrictives de lutte contre la Covid-19, notamment le couvre-feu et l’état d’urgence, n’est pas encore prêt de s’estomper. Parce qu’il ne restera pas sans conséquence sans pour au- tant qu’il ait des préalables. Pour le spécialiste en santé publique, Dr Mohamed Lamine Ly, « le problème, c’est le fait qu’on a l’impression qu’on n’a pas un tableau de bord pour gérer l’épidémie ». 

« Le problème, ce n’est pas la levée de l’état d’urgence et du couvre-feu. Mais c’est le fait qu’on a l’impression qu’on n’a pas un tableau de bord pour gérer l’épidémie. Parce que, normalement, la courbe devait monter, mais on est en moyenne à 100 cas par jour. Cela veut dire que le système de reporting des cas de Covid-19 n’est pas fiable. Parce qu’à partir des cas qu’ils déclarent chaque jour, on ne peut pas tirer la conclusion que les cas augmentent », a d’emblée informé le Dr Mohamed Lamine Ly. 

En poursuivant, le spécialiste en santé publique souligne : « Indirectement quand même, on peut deviner que la situation empire, si on voit le nombre de décès, le nombre de cas graves. Et d’ailleurs, dans notre entourage à nous tous, on a des parents ou des amis qui sont soit des cas ou des contacts là où ils travaillent. Donc, on peut dire que le virus est en train de se propager. Maintenant, si le Président pense personnellement que la vie normale doit reprendre, on doit aussi chercher d’autres moyens de faire face au virus et prendre des mesures d’accompagnement ». 

Et pour ce faire, explique le Dr Mohamed Lamine Ly, «il faudra qu’on teste massivement pour qu’on puisse identifier les personnes positives, et qu’on puisse les isoler. Qu’on trace tous les contacts aussi et qu’on puisse les isoler. Parce qu’on ne peut pas d’un côté́ dire qu’on ouvre tout, qu’on levé toutes les mesures coercitives et de l’autre côté́, on ne donne pas assez de moyens pour faire des tests, pour prendre en charge les patients correctement ». 

De son analyse des mesures énoncées par le chef de l’E- tat, l’expert en santé publique estime : « On doit tenir un langage de vérité́ aux populations. Dire vrai- ment ce qui se passe, au lieu de chercher à camoufler la réalité́ en disant qu’on a de bons indicateurs par rapport à d’autres pays en Afrique. Cela, alors même que tout le monde sait que la situation est en train de s’aggraver ». Pour ce qui est des probables limites dans la prise en charge si les cas augmentent, l’expert en santé publique dira : « Le système sanitaire est censé́ prendre en charge tous les cas, simples et graves. Le problème qu’on a, c’est qu’il n’y a pas assez de lits. Il y a de plus en plus de malades pour lesquels on n’arrive pas à trouver de lits et qu’on fait patienter à la maison. C’est vrai qu’il n’y a pas encore de traitement étiologique. Mais, quand même, on peut donner des traitements symptomatiques ou visant à réanimer les cas graves ». Cependant, le Dr Ly note que « les cas graves sont plus difficiles à prendre en charge. Et c’est pourquoi il y a une forte mortalité́ qui a été́ observée même dans les pays européens, malgré́ leurs moyens. C’est pourquoi, nous préconisons de privilégier la prévention, pour qu’on ait le moins de contagion possible et qu’on dépiste les cas très tôt et qu’on les traite. C’est pourquoi aussi on prône l’approche communautaire. Et là, il faut mettre les moyens, parce qu’ils préfèrent toujours tout gérer eux-mêmes en haut ». 

« Au regard des gaps énormes en dépistage des cas qui empêchent à l’opinion d’avoir une visibilité́ sur le niveau réel de la Covid-19, il ne reste plus, dès lors, que les formes graves et les décès pour surveiller l’impact de la pandémie dans la population générale et sur l’offre de soins », a estimé́ le médecin.

Sur la base d’un tel constat, le Dr Mohamed Lamine Ly défend que « les professionnels africains de la santé publique se sont rendu compte, depuis l’épidémie d’Ébola, que la maitrise des causes de décès est devenue un impératif. Et cela, malgré́ le caractère embryonnaire des systèmes d’enregistrements des faits d’état civil et des statistiques vitales dans leurs pays ». 

Face à la recrudescence des cas de décès, il recommande de changer de paradigme. « Notre pays, avec un nombre officiel de 116 morts ce mercredi 1er juillet, se trouve à la croisée des chemins. Il est temps que les autorités se mettent à la hauteur des enjeux. La plupart des professionnels de santé́ de notre pays, depuis les fonctionnaires et experts de la santé publique, jusqu’aux spécialistes les plus pointus, sont unanimes sur le fait que l’approche exclusivement curative est suicidaire dans ce genre de pandémie. La voie de salut réside dans une approche de responsabilisation communautaire, qui laisse plus d’espace aux initiatives locales », a-t-il averti.
Selon l’expert, « cela suppose le partage de données fiables avec les acteurs locaux, la transparence et la redevabilité́ dans la conduite des actions publiques. Le discours des autorités doit redevenir crédible pour espérer entraîner les larges masses dans le combat contre la pandémie ».