LA DICTATURE BENNO

Ne nous voilons pas la face !  L’autocratie pétrolière à la congolaise, dont certains analystes politiques ne cessent, toutes ces dernières années, d’annoncer la survenue, est en passe de devenir réalité dans notre pays, si les forces démocratiques ne se lèvent pas pour opposer une résistance farouche aux funestes projets du pouvoir Benno.

UNE QUASI-DICTATURE, ENFANT DE L’HYPERPRÉSIDENTIALISME

Les résultats des dernières élections locales ont authentifié la perte de majorité sociologique du régime de Benno par une défaite politique cinglante. C’est cela qui explique leur projet de s’agripper à l’une de leurs dernières bouées de sauvetage, qui est d’instaurer une dictature, dans un désir irrépressible, maintes fois réaffirmé, de réduire leurs adversaires politiques à leur « plus simple expression » (sic), voire à néant.

C’est ce qui justifie la répression démesurée des manifestations du 17 juin 2022, qui ont fini de montrer l’accentuation de la mainmise du nouvel autocrate en chef sur l’appareil d’État pour atteindre ses objectifs politiciens étroits. Ces évènements constituent une étape cruciale dans le processus de fascisation du pouvoir néolibéral de Benno Bokk Yakaar. 

De toutes façons, dans un pays aux solides traditions hyper-présidentialistes depuis 1962, l’État s’est toujours confondu avec son Chef, surtout ces derniers temps, depuis que la Primature supprimée puis rétablie et gelée ressemble, plus que jamais, à une coquille vide.

On a également vu les conséquences désastreuses sur le climat sociopolitique, des décisions de justice issues des 2 principales institutions judiciaires, que constituent le conseil constitutionnel et la cour suprême, qui se révèlent décidément incompétentes pour jouer le rôle attendu d’elles, à savoir l’arbitrage et la régulation de la vie politique.

Quant au parlement godillot, même la perspective d’une cohabitation prochaine, à l’occasion de son renouvellement prévu, le 31 juillet 2022, ne suffit, à elle seule, à garantir un renouveau du pouvoir législatif et la réhabilitation du travail parlementaire.

Ce déséquilibre institutionnel était déjà connu de tous, ayant même fait l’objet d’un diagnostic précis de la part des forces vives de la Nation, lors des Assises nationales de 2008-2009.

UN QUATRIÈME POUVOIR PIÉGÉ

La nouveauté, c’est la facilité, avec laquelle, des pans entiers du quatrième pouvoir, censé être le miroir de la société et ayant écrit les lettres de noblesse de la démocratie sénégalaise, relaie, sous prétexte d’objectivité, les récits cousus de fil blanc, concoctés par les officines présidentielles.

Pour avoir un aperçu de la complaisance de la presse écrite vis-à-vis des dérives du pouvoir, il suffit de jeter un coup d’œil sur les unes du samedi 19 juin 2022, dont la plupart – pas tous – se félicitent du quasi-état d’urgence instauré par les forces de défense et de sécurité sur la capitale. Très peu de titres se désolent des mesures arbitraires déroulées par les policiers et gendarmes, qui se sont traduites par des entraves à la liberté de circuler de certaines personnalités, des centaines d’arrestations arbitraires, sans oublier les tortures et les assassinats commis sur des manifestants désarmés.

Le pouvoir Benno a élaboré des éléments de langage, repris trop vite par certains hommes de presse et centrés sur les thématiques suivantes :

  • Le fait de renvoyer dos à dos pouvoir et opposition quant à leurs responsabilités dans la crise actuelle, 
  • Les reproches faits aux opposants d’utiliser la jeunesse comme chair à canon dans des manifestations, 
  • La diabolisation de certains leaders de l’Opposition accusés d’être des pervers violents et antirépublicains

AVOIR LE COURAGE DE NOMMER LE MAL

Depuis le référendum de mars 2016, on a observé un tournant dans la vie politique sénégalaise, qui a acté les reniements du président Macky Sall sur les aspects essentiels des recommandations de la CNRI issue des Assises nationales et sur la réduction de son mandat de 7 à 5 ans.

À partir de là, furent initiées des cabales politico-judiciaires de même que de multiples manipulations et tripatouillages de textes de lois, pour écarter des rivaux politiques des joutes électorales. C’est donc bien le président, son gouvernement, son Parlement et sa Justice aux ordres qui posent les actes de régression démocratique, ébranlant ou déstructurant aussi bien notre armature constitutionnelle que le code électoral.

La responsabilité du pouvoir actuel dans ce qu’il faut bien appeler une crise politique est d’autant plus engagée, qu’il avait à sa disposition des instruments issus des conclusions des Assises Nationales pour encadrer la compétition politique. Nous n’en citerons que 2 exemples.

La mise en place d’une Haute Autorité de la Démocratie aurait permis de réguler le champ politique. On aurait ainsi pu procéder à une rationalisation du nombre de formations politiques, à une application plus intelligente, moins mécanique de la loi sur la parité et cela nous aurait évité tous les déboires occasionnés par la loi sur le parrainage d’ailleurs considérée comme illégale par la Cour de Justice de la CEDEAO. Concernant les libertés publiques mises à mal dans notre pays depuis 2012, l’application de la Charte des Libertés et de la Démocratie aurait épargné aux acteurs politiques toutes ces bavures policières et les privations arbitraires de libertés, sans oublier les sévices et tortures sur des manifestants.

ROMPRE AVEC L’ÉQUILIBRISME

Certes, à l’instar de plusieurs pays à travers le monde, la politique politicienne et la démocratie représentative font l’objet de rejet viscéral de la part des masses populaires, dont le plus récent exemple est l’abstention massive des citoyens français à l’occasion des élections législatives qui viennent de se tenir. En outre, notre pays vit une crise abyssale des valeurs illustrée, de manière caricaturale, par les accointances entre notre président de la République et un insulteur public, parmi les plus grossiers, sans oublier le phénomène de la transhumance, l’impunité pour les amis politiques, le pillage des richesses nationales… etc. 

L’Opposition n’est pas exempte de reproches et il est tout à fait compréhensible que le peuple soit aussi exigeant avec les challengers qu’avec les autorités en charge de la gestion du pays, car chat échaudé craint l’eau froide, le peuple sénégalais ayant vécu deux alternances trahies, d’abord en 2000 puis en 2012. C’est bien pourquoi, les voix qui s’élèvent pour demander aux différents partis de clarifier leurs visions programmatiques sont tout à fait légitimes. 

Mais il faut éviter de franchir le pas entre les interpellations faites à certains partis d’opposition sur leurs démarches programmatiques et la caution apportée à l’atteinte aux libertés et à la répression impitoyable et sanglante de jeunes manifestants. Il faut s’élever principiellement contre toutes les persécutions, quels que puissent être nos divergences politiques, comme cela avait été le cas pour Abdoulaye Wade, Idrissa Seck et Macky Sall lui-même.

Par ailleurs, il peut paraître incongru, au moment où notre peuple traverse une phase cruciale de son histoire, que des hommes politiques privilégient le respect du calendrier républicain sur la dénonciation du fascisme rampant et de la remise en cause de notre héritage démocratique. 

Le faire, c’est prendre l’ombre d’un processus électoral tronqué pour la proie de la restauration de nos fondamentaux démocratiques.

NIOXOR TINE 

leelamine@nioxor.com

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