MACKY, LE MONARQUE DE LA RÉPUBLIQUE

« Il est facile pour un chef d’État sénégalais d’avoir l’administration et la justice sous sa botte »

L’éditorialiste de SenePlus, Boubacar Boris Diop a accordé à Seneweb une interview que nous publions dans son intégralité ci-dessous.

Benno : 125 députés; Wattù : 19; Mànkoo : 7; Pur : 3 et 1 député pour chacune des 9 listes ayant profité des « plus forts restes » : comment analysez-vous les résultats des législatives ?

À l’arrivée on a encore une fois un Parlement-croupion mais je ne dirais pas comme certains que ces législatives, ça a été beaucoup de bruit pour rien, j’y ai vu un moment important de notre vie nationale, je me suis même donné la peine de suivre les fameux « temps d’antenne » de la première à la dernière minute.

Les deux journalistes de la RTS qui se relayaient ne trouvaient visiblement pas cela très excitant mais un tel évènement reste un des miroirs de notre société ; certains de ses protagonistes ont d’ailleurs fait de leur mieux pour mettre du contenu et de la dignité dans un exercice plutôt difficile.

Qu’avez-vous retenu de ce « moment important de notre vie nationale » ?

Force est de reconnaître que moins d’une semaine après, cette élection semblait déjà être de l’histoire ancienne. On sentait encore une grande rage dans les réactions à chaud mais de manière frappante c’était une rage impuissante. Si tout le monde était aussi choqué, c’est probablement parce que personne n’avait anticipé la forte détermination du régime à en prendre à son aise, dans des lieux intelligemment ciblés, avec l’expression du suffrage universel. Les méthodes utilisées ont elles-mêmes été d’une originalité frisant l’insolite.

Voulez-vous dire que les résultats des législatives ne reflètent pas la volonté de la majorité des Sénégalais ?

Près d’un million de personnes n’ont pas pu voter sous des prétextes fabriqués de toutes pièces mais ce qu’on a surtout appris avec effarement le 30 juillet 2017, c’est à quel point il est facile pour un chef d’Etat sénégalais d’avoir, après deux alternances, l’administration et la justice sous sa botte. Cela doit alerter tout le monde non seulement pour 2019 mais aussi quant à la fragilité de nos acquis démocratiques.

Mais l’opposition faisait-elle le poids ?

Le paradoxe, c’est que Bennoo l’aurait certainement emporté dans un scrutin régulier. L’opposition était divisée et sans grands moyens, en tout cas en comparaison du régime. On peut toutefois douter que les centaines de milliers d’électeurs éconduits auraient majoritairement voté pour Bennoo et il y a surtout qu’elle n’aurait pas gagné à Dakar. Une suspicion légitime pèse sur les résultats de la capitale et on sait bien- Macky Sall l’a dit dans un rare accès de sincérité- qu’il était hors de question de faire le moindre cadeau au prisonnier Khalifa Sall. Au final, je crois que la coalition montée par Macky Sall a mérité sa victoire. C’est juste l’ampleur de cette dernière, due à des dysfonctionnements délibérés, qui pose problème.

La contestation des résultats n’est finalement pas allée bien loin…

Je crois que l’effet de surprise dont j’ai parlé tout à l’heure a joué en faveur du régime. L’opposition n’avait apparemment prévu rien de tel et donc pas une riposte appropriée. Une autre question à se poser honnêtement, c’est si elle en avait les moyens. On a vite senti en effet une certaine résignation, les rares déclarations guerrières, surtout à Dakar, relevant plus du baroud d’honneur que d’autre chose.

 Les contestataires n’auraient-ils pas dû essayer au moins de marquer le coup ?

Oui, peut-être, pour envoyer un message en direction de 2019 mais à vrai dire je ne sais pas trop. Et pour être franc, je n’en vois pas l’intérêt, je commence à me poser des questions totalement différentes au sujet de la scène politique sénégalaise.

Lesquelles ?

La plus importante est celle-ci : ne devrions-nous pas cesser de faire une telle fixation sur la personne qui se trouve être le chef de l’Etat à un moment donné de notre histoire ? Est-ce vraiment aussi important dans les conditions actuelles ?

Que répondez-vous ?

J’en suis à un point où je vois de moins en moins la pertinence d’accabler Macky Sall de critiques, même largement justifiées. Pourquoi continuer à donner ainsi des coups d’épée dans l’eau ? Supposons qu’il soit battu en 2019… Voyez-vous dans le personnel politique quelqu’un susceptible d’agir différemment ? Faites mentalement le tour des prétendants potentiels et vous verrez bien…

On vous pose la question : est-ce le désert ?

Quel que soit le nom du nouveau venu, les mêmes causes vont continuer à produire les mêmes effets. Nous nous donnons beaucoup de mal pour doter démocratiquement un seul homme de tous les pouvoirs de la République. Cela est malsain et indigne d’une nation aussi ambitieuse que la nôtre. La réflexion devrait se déplacer des modalités de la conquête du pouvoir vers les conditions de l’exercice du pouvoir. Nos alternances où plus ça change moins ça change, cela devient écœurant. C’est un incroyable gâchis.

On croirait entendre Mody Niang…

C’est bien que vous mentionniez Mody Niang parce que cela me donne l’occasion de lui rendre hommage. À mes yeux c’est un véritable intellectuel, il ne se paie pas de mots, il ne fait pas tourner en spirale des formules élégantes et énigmatiques, étant surtout animé par un désir de clarté. Mody Niang a toutes ces qualités et c’est pour cela que j’ai du respect pour lui. Mais que voit-on ? Il ne décolère pas depuis deux décennies : contre Diouf, contre Wade et aujourd’hui contre Macky en attendant le prochain président…

Nous sommes beaucoup d’intellectuels à être plus ou moins dans la même situation mais son cas est en quelque sorte emblématique. C’est terrible pour ce pays que d’une alternance à l’autre des personnes de valeur soient condamnées à choisir entre le silence et des coups de gueule sans aucun effet sur la situation réelle.

Certains traitent Macky Sall de dictateur. Êtes-vous d’accord ?

Il ne l’est pas du tout à mon avis, il est simplement, de par notre volonté, à la tête d’une sorte de République monarchique et c’est de cela qu’il faut sortir. C’était, pendant les Assises, la vision de personnalités lucides et désintéressées et cette vision devrait de nouveau innerver le champ politique.

Quelqu’un a dit que la dictature c’est « ferme ta gueule » et la démocratie « cause toujours, tu m’intéresses. » On en serait plutôt là. Ça hurle de toutes parts mais Macky, dans un style qu’on pourrait dire dioufien- le Diouf des mauvais moments, celui de la fin de règne- n’en a cure !

Il est vrai aussi que dans ce pays l’on arrête de plus en plus de personnes pour délit d’opinion. Cela a été le cas d’Oulèye Mané, d’Ami Collé Dieng et de l’administrateur du forum où elle s’est exprimée; il y a aussi depuis quelques heures Kémi Seba et Bentaleb Sow, sans oublier Madère Fall. Mais sans doute devrait-on parler davantage pour l’instant d’énervement et de crispation que de dérive dictatoriale, ce mot est trop chargé.

Vous laissez entendre que le personnel politique ne compte pas une figure capable de conduire les changements que vous prônez. Pourtant Khalifa Sall est présenté, notamment par l’écrivain Thierno Monenembo, comme une alternative crédible. 

Le maire Khalifa Sall a fait preuve d’une réelle volonté de résoudre les problèmes des Dakarois et on avait commencé à voir les résultats de ses efforts. J’ai déjà salué quelque part son intérêt pour les arts et la culture, le regretté Oumar Ndao ayant été à ses côtés jusqu’au bout dans le róle de conseiller culturel. C’est donc quelqu’un pour qui j’ai de la considération et à mon avis c’est un scandale qu’on l’ait privé de liberté pour briser son élan politique. Parce que oui, c’est un adversaire crédible même si peut-être, sans l’appareil du PS, son maillage de l’ensemble du pays pourrait ne pas être à la hauteur de ses ambitions.

Tout cela étant dit, je pense que nous ne devons plus élire un chef d’Etat au Sénégal en nous en remettant à sa seule bonne volonté. On peut toujours espérer qu’il se serve du pouvoir au mieux des intérêts de la population, c’est déjà arrivé ailleurs mais c’est tout de même un pari risqué. À cette loterie-là, on décroche rarement le gros lot, c’est-à-dire l’homme providentiel.

Et que dire de la possibilité qu’un personnage instable se retrouve au sommet de l’Etat ? C’est beaucoup plus facile de nos jours qu’il y a seulement quelques années. C’est arrivé en novembre 2016 à la première puissance mondiale et sans de solides institutions pour freiner les ardeurs démagogiques de Trump, l’Amérique serait aujourd’hui dans de beaux draps. C’est une leçon pour tout le monde et en particulier pour les pays pauvres.

Votre point de vue ne risque-t-il pas d’être compris comme du nihilisme ?

Je ne suis pas du tout dans cette disposition d’esprit. En plus, mes opinions n’ont rien d’original, cela fait des années que d’autres disent la même chose. Je crois simplement que nos deux alternances au goût si amer nous contraignent à partir en quête de nouveaux paradigmes. J’ajouterai que notre pays n’est plus tout à fait le même depuis qu’on y a découvert d’immenses réserves de gaz et de pétrole. Nous savons bien les risques que cela comporte pour notre souveraineté, pour l’équité sociale, pour le respect de l’Etat de droit mais surtout pour la paix civile.

Avec quels leaders aller en quête de nouveaux paradigmes ?

Écoutez, ce sont juste des idées en l’air, ou peut-être même de simples états d’âme citoyens, je ne les inscris pas dans un horizon proche et surtout pas dans un horizon électoral. Ce qui me paraît certain, c’est que les hommes politiques ne vont pas plaider pour ce type de changement. Ils ne vont pas scier la branche sur laquelle ils espèrent s’asseoir un jour.

Pour ce qu’on sait des Assises par exemple, ils y sont allés avec leur propre agenda et il se susurre que pour l’un d’eux le retour sur investissement reste fabuleux. Je dirais, pour être positif, qu’il y a au Sénégal une culture progressiste dont les racines plongent assez profond, cela se voit nettement dans le documentaire qu’Abdourahmane Seck de l’UGB a consacré aux Assises nationales (Assises nationales, titre provisoire). Et de toute façon ce qui reste de la gauche historique, toutes obédiences confondues, a plus que quiconque intérêt à de nouvelles règles du jeu si elle veut cesser d’être l’éternelle roue de secours.

Justement un autre flanc de cette gauche vient de se fissurer avec les remous qui agitent la LD au sein de laquelle a surgi le mouvement « LD Debout ».

Il m’est hélas difficile de répondre à cette question, n’ayant eu que de lointains échos des remous à la LD. J’étais en train de voyager, je compte me mettre à jour.

Législatives de 2017 : « Imposer une cohabitation pour corriger les insuffisances des réformes du référendum ».

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C’est tout un programme que proposent les Secrétariats exécutifs du Rnd et de Tawax Temm, qui appellent à une jonction de toutes les forces politiques opposées à l’actuel gouvernement, afin de promouvoir activement un «troisième pôle», seule alternative pour «corriger les insuffisances des réformes du référendum». Pour parvenir à ces corrections, les partis de Dialo Diop Blondin et du professeur Ibrahima Fall préconisent d’attendre Macky Sall au coin des législatives à venir et de lui «imposer une cohabitation» en remportant le scrutin grâce à une large coalition. Voici le communiqué pondu à cet effet par les deux formations politiques qui donnent le la pour la coalition victorieuse qu’ils souhaitent pour les prochaines législatives.

Le Secrétariat Exécutif du RND et le Secrétariat Exécutif de Taxaw Temm ont examiné la situation nationale de l’après référendum et ses conséquences sur les reconfigurations politiques dans la préparation des élections législatives de 2017.

Leçons du référendum
Le peuple sénégalais s’est prononcé en mars 2016 sur le projet de réformes constitutionnelles que le président Macky Sall lui a présenté. Malgré les moyens colossaux, les manœuvres qu’il a déployés, les multiples irrégularités et le parti-pris de bon nombre des médias publics et privés, le pouvoir en place et ses alliés n’ont pu récolter que 62% des suffrages exprimés. Par contre, 38% des Sénégalais qui ont voté NON et 60% du corps électoral qui se sont abstenus, n’ont pas adhéré au projet de réformes constitutionnelles.

C’est aussi la deuxième fois depuis la seconde alternance post indépendance que le Président Macky Sall prend de vitesse l’opposition et les citoyens, et arrache des victoires à la Pyrrhus, avec beaucoup de dégâts : Acte III de la décentralisation à la veille des locales de 2014 et projet de réformes constitutionnelles du 20 mars2016.

En tout état de cause, le RND et Taxaw Temm expriment leur satisfaction pour le résultat obtenu, se réjouissent de leur participation active à la dynamique du NON. La signification politique du NON du RND et de Taxaw Temm n’était pas de faire partir Macky Sall qui doit terminer son mandat en dépit de son wax waxeet, mais de poser les premiers jalons, dans le cadre d’un rapport de force favorable, vers de véritables réformes des institutions basées sur les conclusions des Assises nationales et les propositions de la CNRI, et qui devront aboutir à une refondation de la République dotée d’une nouvelle Constitution avec un réel équilibre et une séparation des pouvoirs.

Pour le RND et Taxaw Temm, la bataille pour ces réformes continue ; les législatives de 2017 et la présidentielle de 2019 sont les prochains combats à mener pour corriger l’insuffisance des réformes du référendum de mars 2016. En effet l’Assemblée Nationale est un lieu où des propositions de loi constitutionnelle peuvent être initiées, à condition d’y avoir une nouvelle majorité parlementaire capable de procéder à un double rééquilibrage des pouvoirs : d’une part au niveau de l’exécutif entre le Président de la République et le chef du gouvernement qui déterminera et conduira la politique de la nation, d’autre part entre le parlement et l’exécutif.

Par conséquent, au regard de cet enjeu des législatives, il importe de confirmer la désaffection de l’électorat qui avait porté ses espoirs sur une coalition qu’on pensait être celle du grand rassemblement pour une refondation de la République, pour la fin de la gestion patrimoniale du pouvoir, pour la culture de l’éthique en politique. Ensuite il faut vaincre le pessimisme, le désamour que le peuple nourrit envers l’institution parlementaire qui est décrédibilisée comme d’autres institutions de la République.

Pour réussir cette mission, il est fondamental de créer un troisième pôle politique : un Rassemblement Populaire, Républicain, Démocratique et Solidaire. En effet, le front du NON au dernier référendum a montré la force de résilience du peuple qui, avec des moyens limités, a su exprimer sa désapprobation de la politique du régime actuel.

Enjeux et orientation stratégique
Il faut donc consolider la dynamique de l’unité, la synergie des efforts des différents acteurs, mais surtout la clarification constructive autour des valeurs républicaines, démocratiques et solidaires en cultivant l’éthique du respect des engagements envers le peuple, la satisfaction de ses attentes fondamentales en matière économique, sociale, politique, culturelle et spirituelle.

Les conclusions des Assises nationales et les recommandations de la CNRI sont une boussole et l’expérience du référendum un repère. Il est donc urgent d’agir de manière responsable : unir ce qui peut être uni, aller résolument vers les populations, recueillir leurs préoccupations urgentes et aspirations profondes. Il faut cultiver l’humilité et la solidarité et chercher l’efficacité et l’efficience dans la représentation parlementaire.

Bien sûr, les négociations entre les acteurs du pôle républicain, démocrate et solidaire devront prendre en charge les articulations entre les législatives de 2017, la présidentielle de 2019 et les locales de la même année. Il faut surtout éviter de se laisser divertir par les rumeurs de report des législatives ou les incantations sur le dialogue politique. Un véritable dialogue doit nécessairement porter sur le fichier et le processus électoral en vue des législatives, sur les revendications économiques, sociales et culturelles du peuple, sur les relations extérieures, sur la sécurité nationale, la souveraineté et l’indépendance véritable. Toutes les manœuvres politiciennes devront être combattues de manière ferme et intelligente.

Il apparaît donc clairement que l’atteinte de tous les objectifs qu’imposent une bonne gouvernance, une transparence, une moralisation de la vie publique dans le cadre d’un Etat de droit et d’une démocratie sincère à renouveler et à approfondir sans cesse, ne peut être réalisée par le pouvoir actuel.Non plus une seule personne ou une seule structure politique ou citoyenne ne saurait porter ce projet.

C’est pourquoi, le RND et Taxaw Temm, réitèrent leur appel pour un rassemblement le plus large possible de tous les patriotes autour d’une plateforme politique avec un programme commun afin de réaliser une alternance et une alternative véritables sous-tendues par une refonte profonde des institutions qui soient fortes, crédibles, consensuelles, viables, sécurisées et durables. Pour mener à bien ces réformes, il importe d’avoir une majorité parlementaire discordante avec la majorité présidentielle actuelle ; tel est l’enjeu principal des élections législatives de 2017, et le NON du référendum n’est qu’une première étape. Imposer une cohabitation en 2017 permettrait au gouvernement issu du suffrage universel, nouvelle légitimité, de déterminer la politique de la nation et de mener les réformes fondamentales des institutions, de la modernisation de l’Etat et de l’aménagement du territoire, et ainsi permettre au Sénégal d’ouvrir une nouvelle page de son histoire plus conforme aux aspirations d’émancipation qui placent les citoyens au centre des politiques publiques.

Bien que la Constitution dise que c’est le Président qui définit la politique de la Nation, le RND et Taxaw Temm espèrent que dans une telle configuration, ce dernier acceptera en toute responsabilité de laisser la nouvelle majorité mettre en œuvre sa politique.
Les législatives de 2017, un test pour le 3ème pôle.

Source: leral.net