MÉDECINE TRADITIONNELLE : QUELLES PERSPECTIVES AU SÉNÉGAL ?

La médecine traditionnelle constitue pour l’écrasante majorité de nos populations l’offre de premier recours en matière de soins. Or, elle fait encore l’objet de stigmatisation de la part des élites dirigeantes, depuis son interdiction par la loi n° 66-069 du 4 juillet 1966 relative à l’exercice de la médecine et à l’Ordre des médecins.

LENTEURS DE MISE EN PLACE D’UN CADRE RÉGLEMENTAIRE POUR LA MÉDECINE TRADITIONNELLE

Depuis près d’un quart de siècle, c’est à dire, depuis le Conseil interministériel du 13 octobre 1993, qui a consacré la mise en place d’un comité chargé de poser les bases d’une réglementation en la matière, la genèse d’un texte de loi aura été plus que laborieuse, entre départs à la retraite de fonctionnaires ministériels, retouches sur l’organigramme, instabilité institutionnelle, voire alternances politiques. Ce n’est que le 31 mai 2017, que le projet de loi relatif à l’exercice de la médecine traditionnelle au Sénégal sera finalement adopté en Conseil des Ministres, avant-dernière étape avant le vote à l’Assemblée Nationale, sur le point d’être renouvelée.

Ces retards dans la promotion et la valorisation de la médecine traditionnelle ont fait de notre pays le dernier de la classe dans la sous-région pour ce qui est de la mise en place d’un cadre légal d’’exercice de la médecine traditionnelle.

Comble de malchance, le déficit de concertation invoqué par les praticiens de la médecine conventionnelle a généré des incompréhensions. Il est vrai que la majorité d’entre eux sont encore adeptes d’approches individualisées et curatives dans des contextes urbains et de médecine libérale. C’est ce qui a conduit les Ordres professionnels du Secteur de la Santé à exiger le retrait pur et simple de ce projet de loi, car il constituerait un danger pour la santé des populations.

QUE REPROCHE-T-ON À LA MÉDECINE TRADITIONNELLE ?

Les principaux griefs faits à la médecine traditionnelle par les praticiens de la médecine conventionnelle sont l’approche méthodologique privilégiant les symptômes au détriment de la cause et les traitements empiriques sans identification claire du principe actif, ni définition précise de la posologie.

Il en résulte fréquemment des effets secondaires, dont les mécanismes restent obscurs et dont on ne sait s’ils sont liés au principe actif, aux excipients ou à la dose. Dans ce cadre, l’exemple le plus souvent évoqué est la prise en charge de l’ictère, qui donne parfois lieu à des hépatites fulminantes, sans qu’il soit toujours possible de déterminer s’il s’agit d’une conséquence de l’absorption de médicaments traditionnels toxiques. Il s’avère, en effet, très difficile d’établir une imputabilité indiscutable entre le produit absorbé et l’événement indésirable observé, d’autant que le laboratoire du Centre Anti-Poison n’arrive pas toujours à faire la part des choses entre les fréquentes hépatites infectieuses (B & C), le paludisme grave et l’hépatotoxicité de médicaments d’usage courant (paracétamol).

L’autre difficulté tient au cloisonnement entre les deux médecines moderne et traditionnelle. Il y a d’abord que la grande majorité des patients dénient aux prestataires de la médecine conventionnelle le droit de prescrire des plantes médicinales. Ensuite, la collaboration entre techniciens de santé et tradithérapeutes à travers les districts sanitaires, reste encore en deçà des  attentes du Ministère en charge de la santé, précisément parce que la médecine traditionnelle reste encore « trop informelle ».

Une autre contrainte observée est l’inondation du marché des plantes médicinales par des produits asiatiques (arabes, indiens et surtout chinois), dont le maniement pose problème aussi bien aux prestataires qu’aux usagers.

On ne peut occulter la tendance à la folklorisation de la médecine traditionnelle telle qu’on peut l’observer durant les éditions annuelles de la FIDAK, au cours desquelles, l’accent est davantage mis sur les produits à forte connotation sexuelle (éjaculation précoce, impuissance…).

Enfin, on ne peut que déplorer le caractère mercantiliste conféré à la pratique de la médecine traditionnelle par certains charlatans, qui considèrent leurs prestations comme un bien marchand, dont ils font le marketing par le biais de publicités –le plus souvent mensongères -, dans la presse audiovisuelle et écrite, rabaissant ainsi la noble pratique médicale au rang de simple activité commerciale ou d’escroquerie pure et simple.

DES INITIATIVES CONCRÈTES EN FAVEUR DE LA MÉDECINE TRADITIONNELLE

Malgré tous ces points noirs, les réticences des autorités officielles de la médecine et les blocages des lobbies pharmaceutiques internationaux, on a tout de même pu assister au développement, depuis plusieurs décennies, d’une dynamique crédible tendant à rationaliser la pratique de la MT.

Il s’agit, d’abord, de l’hôpital traditionnel de Keur Massar, fondé par le Dr Yvette Parès, Docteur ès Biologie, Docteur en Médecine, Chercheur au CNRS, et enseignante à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar de 1960 à 1992, qui a su gagner la confiance de praticiens africains de la MT. Il y a également le Centre expérimental des médecines traditionnelles (CEMETRA) de Fatick communément appelé centre Malango, qui abrite la traditionnelle cérémonie divinatoire du Xoy animée par les Saltigués. Ce centre, de réputation internationale, compte établir, à travers PROMETRA International, une coopération fructueuse avec la Fondation Andrew Young et l’école de médecine de Morehouse. On peut aussi citer l’abbaye de Keur Moussa et le centre Madesahel de Mbour avec leur jardin de plantes médicinales.

Ces efforts réels de plus en plus reconnus par la communauté scientifique mondiale, se trouvent renforcés par l’enseignement d’un curriculum sur la MT élaboré par l’Organisation Ouest Africaine de la Santé (OOAS) et destinés aux étudiants des facultés et des écoles de santé. Au Sénégal, ce curriculum sur la MT est délivré dès la troisième année en pharmacie.

LA LOI PEUT PERMETTRE D’ASSAINIR LA PRATIQUE DE LA MÉDECINE TRADITIONNELLE

L’examen, par la nouvelle Assemblée, qui vient d’être élue, du projet de loi sur la médecine traditionnelle jettera les bases pour un assainissement de ce secteur. Il importe, pour cela, d’identifier les professions incluses dans le champ de la médecine traditionnelle, de définir les droits et devoirs des tradithérapeutes et de réprimer, sans faiblesse coupable, tous les charlatans et autres imposteurs.

La loi ne pourra cependant s’exercer pleinement que si les professionnels de la Santé et de l’Action sociale s’approprient des normes et principes en cours dans la médecine traditionnelle et qui trouvent leur origine dans nos réalités socio-anthropologiques et culturelles. À cet égard, il ne s’agira pas de mépriser la part de mysticisme présente dans la démarche des guérisseurs traditionnels et que certains d’entre eux refusent de considérer comme de l’obscurantisme, mais qu’ils mettent plutôt sur le compte de la physique quantique et des interactions entre le matériel et l’immatériel.

Il s’agit, en réalité de changer de paradigme, de prendre du recul par rapport aux grandes firmes pharmaceutiques internationales, caractérisées par leur cupidité sans bornes, avec leurs scandales récurrents (Mediator, Distilbène, Vioxx, Diane 35…), responsables de survenue d’innombrables décès, de cancers, d’affections cardiovasculaires, d’attaques cérébrales…

C’est pourquoi, il est de la plus haute importance, que la Cellule de la Médecine Traditionnelle du Ministère en charge de la Santé, en collaboration avec la Fédération Sénégalaise des Praticiens de la Médecine Traditionnelle (FSPMT) s’évertue à établir le consensus entre toutes les parties prenantes, y compris l’Inter-Ordre des professionnels de la Santé.

NIOXOR TINE

LA COSAS ORGANISE UN PANEL SUR LA MÉDECINE TRADITIONNELLE

La Coalition Nationale pour la Santé et l’Action Sociale (COSAS), organise un panel de dialogue, d’information et de partage sur le rôle et la place de la médecine traditionnelle parmi les enjeux sanitaires.

Cette rencontre prévue ce mercredi 13 septembre 2017 à partir de 15 heures au Centre ouest-africain de recherches (CROA/WARC), sis à Fann-Résidence, a pour objectif de discuter de la problématique de la médecine traditionnelle au Sénégal en identifiant les forces, les faiblesses, les menaces et les opportunités de la médecine traditionnelle et de proposer des solutions pratiques et applicables.

Des professionnels de la Santé et de l’Action sociale, des praticiens de la médecine traditionnelle, des acteurs de la société civile, des agents du Ministère de la Santé et de l’Action sociale, des universitaires, des responsables d’ONG, d’associations de consommateurs, des professionnels de la communication et les membres de la COSAS réfléchiront ensemble sur ce que la médecine traditionnelle peut apporter dans la mise en œuvre des stratégies et politiques de santé.

Selon l’OMS, la médecine traditionnelle représente la première source de soins de santé pour environ 80% de la population dans les pays en voie de développement.

Le Sénégal, signataire de toutes les résolutions sur la médecine traditionnelle, est confronté à de nombreux défis notamment la mise en place d’un cadre juridique pour l’exercice et la pratique de la médecine traditionnelle, la faiblesse de la collaboration entre praticiens de la médecine conventionnelle et ceux de la médecine traditionnelle, la publicité tapageuse et trompeuse, la prolifération du charlatanisme, l’absence de documentation des bonnes pratiques, l’insuffisance des données sur l’innocuité, l’efficacité et la qualité des produits issus de la médecine traditionnelle.

Tout ceci pour dire que la médecine traditionnelle est aujourd’hui sujet d’actualité dans notre pays. En effet, le processus de réglementation de la médecine traditionnelle enclenché depuis deux décennies, est dans sa phase de finalisation. Toutefois, le Projet de Loi qui vient d’être adopté par le Conseil de Ministre, fait l’objet de questionnements et de controverses, certains professionnels de la santé allant même jusqu’à exiger son retrait pur et simple du circuit administratif.

Ce panel va marquer le démarrage officiel des activités publiques de la COSAS qui est une association à but non lucratif, qui ambitionne de renforcer l’approche multisectorielle en impliquant tous les acteurs intervenant sur les problématiques sanitaires. Elle cherche, à travers cette collaboration, à influer positivement sur les déterminants sociaux de la Santé.

 

Fait à Dakar, le 06 septembre 2017