TENDANCES LIBERALES

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Par Bassirou S. NDIAYE

Lhumanité a souvent  voué aux gémonies les précurseurs d’idées philosophiques, politiques ou scientifiques. Elle les a aussi marginalisés, combattus et même parfois assassinés avant de les réhabiliter. Deux cent trente six partis politiques pour un corps électoral estimé à cinq millions dont la moitié ne se participe presque jamais aux scrutins, auront suffit à remettre en cause nos certitudes sur la liberté d’association. A Ndoumbélaan une frange partisane mais aussi de simples patriotes peut être un peu trop simplistes, n’hésitent plus à exhumer leurs morts et à faire leur mea culpa pour réhabiliter le président-poète qui avait institué la « loi des quatre courants ». Combattue puis abrogée, la loi a été remise à l’ordre du jour par la marche turbulente d’une république en folie. Peut-on pour autant dire que l’homme avait raison, raison trop tôt ? Cette question ne saurait être tranchée sans interroger et surtout écouter l’histoire. Parce que l’histoire des « quatre courants de pensée », nouée autour de quatre personnages complexes, peut être considérée comme la version politique d’une pièce de théâtre très célèbre à Ndoumbélaan.

Dans le fond, la loi des quatre courants cachait un objectif politique incompatible avec les aspirations des masses et des leaders politiques les plus engagés de l’époque, en particulier ceux da gauche. Tout en refusant une opposition politique à son régime, le président-poète cherchait pour son image, à se créer une opposition taillée sur mesure. En réalité, à travers la fameuse loi, il n’a pas fait que définir des courants de pensée mais est allé jusqu’à leur choisir leurs chefs respectifs en cadrant leurs discours et leurs cibles sociales. Cette distribution des rôles qui ne menaçait en rien son régime, était assise sur des soutiens multiformes aux « acteurs choisis », et sur une répression sans concession contre tous ceux qui remettaient en cause le statu quo.

  • Se plaçant au centre de l’échiquier politique et social, il fraternisait avec « son parti de contribution» en diabolisant les deux extrêmes (extrémistes ?) de gauche et de droite sans vraiment y croire, ou peut être pour anticiper sur les débats des générations à venir. On ne saurait occulter que derrière ce « barra yeggo », des patriotes sincères se sont livrés bataille. Des batailles parfois tragiques, ayant débouché sur des résultats bien loin du scénario paisible auquel s’attendaient les auteurs de la comédie.
  • « L’histoire politique de Ndoumbélan » d’un célèbre historien de notre république, nous apprend ainsi que le « parti de contribution » a gagné ses premiers députés à l’Assemblée Nationale sur la base d’un deal préélectoral dont un éminent juge fut la caution. Profitons de l’occasion pour rendre un hommage à ceux qui ont donné jusqu’à leurs vies lors de cette première mascarade à laquelle ils ont pris part de bonne foi. Même si le protocole n’a pas été respecté dans son intégralité, pour des questions d’humeur, son authenticité n’a jamais été remise en cause par les différents acteurs nommément cités par le grand historien. Beaucoup de témoignages attestent que la fronde du parti-état n’était pas dirigée contre son patron ou le contenu du protocole. C’est bien parce que le protocole n’était pas allé jusqu’à désigner des noms ou du moins  en exclure certains, que sa mise en œuvre pratique fit des couacs. En effet, lors de son application la présence indésirable et plus que probable d’un virulent syndicaliste logé à la place dix neuf sur les vingt tels qu’établis par le protocole, provoqua une levée de boucliers.
  • Le financement d’activités très lucratives a mis dans un cocon doré le « défenseur des masses populaires», le coupant du coup de sa base idéologique et affective mais aussi de ses anciens camarades. Cette décision sera certainement la goutte de trop ou peut être l’iceberg contre lequel est venue se heurter la dynamique unitaire attendue par la famille de gauche après une longue période de clandestinité et de répression féroce.
  • L’énigme du quatrième courant restera longtemps enfouie dans la mémoire des acteurs ayant concouru à son évènement. Aujourd’hui encore la jeune génération ne comprend toujours pas comment l’homme d’honneur du moins par rapport à l’image qui nous reste de lui, a accepté le rôle ingrat de quatrième larron à l’autre extrémité dans cette grande comédie.

Pourtant sur la forme, l’idée des quatre courants en soi n’était pas mauvaise. La lecture sociologique crée de fait une distribution des fréquences idéologiques et politiques sur une gamme  opérationnelle en deçà et au-delà de laquelle les discours se brouillent ou entrent en interférence avec d’autres discours. La qualité de l’écoute en est profondément altérée, tendant à donner l’illusion d’une résultante phonique difficile à attribuer à un acteur ou un groupe d’acteurs. Tout jugement objectif devient alors peu crédible voir impossible.

Mais les interférences ne sont pas que dans les discours. La transhumance politique autorisant le transfert d’acteurs physiques porteurs d’idéologies identifiées ou ayant appartenus à des ensembles revendiquant une vision spécifique de partis politiques différenciés vers d’autres  formations, est aussi un facteur de brouillage des repères.

Enfin, la formation de coalitions arc-en-ciel non programmatique devient une tradition, trier le grain de l’ivraie devient un travail de Sisyphe.

En tout état de cause, la notion de « tendance » longtemps utilisée par le parti-état du président-poète serait aujourd’hui plus appropriée que la dénomination de parti politique. C’est pourquoi, il ne serait pas exagéré de dire que l’Empereur a réussi et même dépassé les prévisions du poète-président.

  • En multipliant et en démultipliant les « partis politiques » dont la quasi-totalité est issue de ses flancs, (scissions, reconversions, reniements idéologiques, procréations financièrement et politiquement assistées, etc.),
  • En rendant possible l’embrigadement des états-majors de la gauche traditionnelle par son successeur et héritier au sein d’une vaste coalition idéologiquement stérile et inaudible,
  • En occultant toute référence philosophique à des projets de société à l’intérieur des partis devenus des eunuques idéologiques, plus proches d’êtres asexués que d’hermaphrodites,

L’Empereur qui fut un des acteurs-clés des « quatre courants de pensée », ne laisse en héritage qu’un seul, avec ses tendances libérales multiples, et des individualités non ou mal organisées de militants nostalgiques, se réclamant presque clandestinement d’une gauche dont les souvenirs glorieux s’estompent dans les mémoires.

BANDIA, FEVRIER 2015

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