BILLETS DE NIOXOR

PRÉSIDENTIELLES SÉNÉGALAISES : UNE VICTOIRE EN TROMPE L’ŒIL !

En participant massivement aux élections présidentielles du 24 février 2019, le peuple sénégalais a une nouvelle fois réaffirmé sa préférence pour les procédures démocratiques dans la marche de la République.

S’il n’est évidemment pas concevable de se féliciter de la poursuite du pillage économique et de la domination culturelle de notre pays, à travers l’auto-reconduction du président Macky Sall, on peut, tout au moins, prendre acte de sa réélection. Le peuple sénégalais vient, une nouvelle fois, de perdre une bataille, dans la longue guerre, qui l’oppose aux tenants du statu quo néocolonial. C’est pourquoi, on peut dire, que le lourd contentieux, qui oppose les citoyens sénégalais et le régime actuel, dépasse le cadre électoral et relève plutôt du rétablissement des normes démocratiques mises à mal par le régime de Macky.

UN RECUL DÉMOCRATIQUE PATENT

Tous les observateurs sérieux peuvent attester de régressions démocratiques majeures survenues depuis le début de la deuxième alternance, interrompant ainsi une progression continue des acquis démocratiques, depuis la loi de trois courants de Senghor, jusqu’à la réalisation de deux alternances, sans oublier le multipartisme intégral et le pluralisme médiatique. Cela s’est manifesté par une gouvernance autoritaire marquée par des emprisonnements arbitraires d’opposants politiques, la restriction des libertés d’expression et de manifestations. En outre, la liberté de presse a été dévoyée, avec l’aide d’anciens professionnels de la presse reconvertis dans la politique, par la corruption ou l’intimidation. Il en a résulté l’asphyxie de la presse indépendante et le développement d’une presse aux ordres, superficielle, adepte de la propagande mensongère, ou de la propension à divertir le peuple sénégalais sur des épiphénomènes et édulcorant les grands enjeux économiques et sociopolitiques de la Nation.

LES VÉRITABLES ENJEUX ÉLECTORAUX OCCULTÉS

L’analyse sommaire des dernières élections présidentielles a pu montrer des phénomènes inquiétants comme le vote affectif avec de fortes connotations ethnique et confrérique, avec des risques pour la cohésion nationale. Par contre, on a occulté les enjeux fondamentaux de toute vie politique digne de ce nom comme la souveraineté nationale, l’indépendance économique, la répartition équitable des richesses nationales, la justice sociale, la redevabilité, la responsabilisation citoyenne…etc. En lieu et place, les électeurs ont eu droit à des chapelets de promesses n’engageant que les personnes assez naïves pour y croire.

La vieille garde politique a toujours cherché à réduire les rendez-vous électoraux, qui rythment la vie de la Nation, à un cirque électoral devant leur permettre d’accéder à des positions de pouvoir, pour orienter les politiques publiques nationales dans le sens de leurs intérêts étroits de classe ou de caste. 

C’est dire, qu’on ne saurait réduire l’enjeu de l’élection, qui vient de s’achever, à un bilan matériel, si mirifique qu’il puisse être ! Cela, d’autant plus que de nouvelles ressources pétrolières et gazières viennent d’être découvertes dans notre pays et que le clan présidentiel est déjà cité dans d’obscures transactions avec les majors  pétrolières.

UN PROCESSUS ÉLECTORAL TRONQUÉ

Il faut dire, que, dès le départ, ces élections ont été plombées par la farouche volonté du président sortant de rempiler coûte que coûte, selon la célèbre maxime, qui veut que la fin justifie les moyens. Cela s’est traduit, d’abord par l’élimination de rivaux potentiels, arbitrairement emprisonnés ou exilés.  Il y a eu aussi la gestion unilatérale du processus électoral, qui a abouti à la remise en cause du code consensuel de 1992, avec le vote d’une loi constitutionnelle 2018-14 du 11 mai 2018, instituant le parrainage citoyen. L’entêtement à maintenir un militant de l’APR au poste de ministre de l’Intérieur peut s’expliquer à posteriori, par l’opacité, qui a entouré le fichier électoral ainsi que la distribution des cartes d’électeurs, sans oublier les changements de bureaux de vote de certains électeurs, les votes multiples dus à la mauvaise qualité de l’encre indélébile…etc.

UN SCRUTIN APAISÉ MAIS INIQUE

Avec un fidèle aux commandes du processus électoral, il ne restait plus au président sortant, tablant sur de solides bastions au Nord, à l’Est et au centre du pays, qu’à enrayer les velléités de vote protestataire des grandes villes.

Si à Touba et à Thiès, il s’est heurté à des barrières subjectives insurmontables, entre une hostilité marquée à son endroit ou une bienveillance démesurée à l’endroit d’Idrissa Seck, à Dakar il a réussi sinon à infléchir le vote en sa faveur, tout au moins à atténuer la portée électorale de la défiance à son égard.

Au-delà de l’apport hypothétique des transhumants socialistes, dont certains, orphelins de leur mentor emprisonné, se projettent déjà vers les prochaines locales, c’est surtout le duo redoutable constitué par le ministre des finances et la première dame qui aura joué un rôle décisif pour la réélection du président de la République. Lors de leurs tournées dans plusieurs communes de la capitale, ils ont octroyé de généreuses subventions aux imams et autres notables porteurs de voix, effectué des milliers d’opérations de transferts  monétaires au profit d’individualités, sans oublier les T-shirts et les kits repas. D’autres membres du clan présidentiel (les maires de Pikine et Guédiawaye ainsi que le beau-père à Rufisque) ont utilisé le même modèle dans les autres départements. Tout cela a permis au candidat Macky Sall, contrairement aux attentes, d’engranger une courte victoire dans la Région de Dakar, où on lui prédisait une débâcle électorale.

UNE RECONDUCTION LÉGALE MAIS ILLÉGITIME

Macky Sall aura donc usé de toutes les opportunités qu’offre la fonction d’hyperprésident dans une république bananière pour se faire réélire, depuis l’instrumentalisation des institutions jusqu’au débauchage de transhumants, en passant par la corruption électorale. En effet, jamais l’argent n’aura joué un aussi grand rôle durant une élection, dans notre pays. Certains parlent d’un budget de dix milliards de nos francs, sans que l’on sache exactement si les ressources proviennent des caisses noires ou de dessous de tables obtenus lors de la signatures de contrats léonins avec les compagnies pétrolières.

Il faut déplorer la complicité de certains alliés du président, muets sur toutes les dérives de sa gouvernance calamiteuse, car désireux de continuer à profiter des délices du pouvoir, mais aussi regretter les calculs politiciens de certains opposants, préférant élire un président entamant son dernier mandat plutôt qu’un nouveau qui pourrait rester dix longues années au pouvoir. 

UNE CRISE POLITIQUE EXACERBÉE

Notre pays vit depuis plusieurs années, une crise politique due au leadership despotique du président Sall, ainsi qu’à sa propension à instrumentaliser les Institutions et à manipuler le processus électoral. C’est sous ce rapport que l’accentuation de la crise entre acteurs politiques, au sortir de cette dernière présidentielle, semble n’être qu’un juste retour de bâton pour le patron de la Coalition Benno Bokk Yakaar, pour l’ensemble de son œuvre, pardon de ses forfaits.

Néanmoins, ce mandat, du fait même, qu’il est le dernier auquel le président Macky Sall  a droit, porte les germes d’une instabilité politique pour au moins deux raisons :

  • L’autorité de Macky Sall va être  mise à mal par des appétits présidentialistes de certains de ses compagnons, qui vont apparaître au sein de la méga-coalition remettant en cause sa cohésion, mais plus grave au sein du parti APR, toujours pas structuré
  • Les mesures d’austérité des officines financières impérialistes, gelées pour cause de réélection du candidat Sall, vont désormais entrer en vigueur, avec toutes les conséquences sociales catastrophiques que l’on sait 

CHANGER DE POLITIQUE POUR ÉVITER LE CHAOS

Face à l’instabilité politique prévisible, il serait suicidaire pour le président Macky Sall de poursuivre sa gouvernance dictatoriale, qui a fini de saper notre commun vouloir de vie commune et pourrait rendre notre pays plus vulnérable face aux menaces sécuritaires. Il a encore la possibilité de dépoussiérer les recommandations de la CNRI et de rétablir le dialogue politique pour revenir à un consensus sur les questions électorales et institutionnelles. 

Quant aux hommes politiques de l’Opposition, leurs égos surdimensionnés et leur boulimie pouvoiriste, les ont empêché de s’unir autour de l’essentiel et ont facilité le hold-up électoral perpétré par la Coalition présidentielle. On peut également leur reprocher le manque de clarté de leurs positions sur la domination économique exercée par l’ancienne puissance coloniale et le déficit de solidarité avec les luttes syndicales et populaires.

Il faut saluer le fait que, dans cette médiocrité politique ambiante, soit apparue une nouvelle force politique portée par de jeunes patriotes, qui a fait un score électoral plus qu’honorable, sans trafic d’influence ni achat de conscience.

Le candidat Ousmane Sonko et son parti PASTEF doivent poursuivre leur travail d’implantation et renforcer leur formation politique. Le rôle de veille, d’alerte et de dénonciation des méfaits du pouvoir ne doit plus être du seul ressort du secrétaire général, mais devenir l’affaire de toutes les instances du parti.

Enfin, aucun changement réel ne s’opérera dans notre pays si les forces de progrès ne trouvent pas les voies et moyens d’impliquer les travailleurs et les paysans pauvres dans la lutte pour l’approfondissement de la démocratie et l’émancipation sociale.

NIOXOR TINE