LES KAMIKAZES DU SAHEL.

La distribution géographique des hommes et des animaux est le résultat de phénomènes migratoires. Consciemment ou non, ce sont également les hommes et les animaux qui ont facilité le déplacement et l’implantation des flores. D’abord strictement environnementale avant l’introduction de l’agriculture, la migration était dictée par la nécessité de coloniser des territoires à même de faciliter l’accès aux besoins de nourritures et de sécurité. Les capacités d’adaptations aux conditions environnementales furent les premières lois naturelles anti migratoires. Elles sont également les conditions sine-qua-non de colonisation de l’espace pour la flore. Seront considérés comme des raisons pour en limiter l’accès à des individualités et des collectifs n’ayant pas contribué à sa découverte et/ou sa mise en valeur:

  • La primauté d’occupation pour un individu ou un collectif d’un espace naturel sécurisé (grotte, ile, etc.), ou permettant un accès plus facile aux ressources vitales ;
  • Le droit de hache et plus tard le droit de jouissance sur un espace mis en valeur par un individu ou des collectifs ;

On peut considérer que c’est certainement l’ébauche des premières lois anthropiques de contrôle des migrations. Conventionnellement acceptées ou militairement défendues, (occupation physique ou marquage aux couleurs par le pionnier), les lois anti migratoires ont donc fait débat depuis la genèse des hommes.

L’histoire tumultueuse des hommes, rend caduque la notion de primauté d’occupation de l’espace. Souvent des collectifs ou des individus ont chassé ou éliminé d’autres pour occuper l’espace. Et ces opérations n’ont pas toujours été dictées par des nécessités économiques et sécuritaires, mais par une volonté de démonstration de puissance.

  • Il est en effet difficile aux colons venus d’Europe de revendiquer une part de primauté sur les aborigènes d’Australie et de nouvelle Zélande, ou sur les indiens d’Amérique. 
  • Le transfert des ressources d’un pays vers un autre est tel qu’il est légitime de se poser des questions sur la part de l’Afrique et des gaulois sur la France du XXI. Siècle, de celle de l’Europe sur les Etats Unis, etc.

En dehors de la volonté de démonstration de puissance, les migrations restent fondamentalement ce qu’elles ont toujours été depuis l’origine : sécuritaires, climatiques et économiques, donc strictement environnementales même si la politique (race, religion, idéologie, et culture) contribue à en complexifier les contours.

Mais le débat actuel est centré sur des masses humaines dans le désarroi, issues de parties du monde déstructurées par l’histoire et la géographie, des pratiques naturelles ou anthropiques (changements climatiques, pauvreté, guerres, insécurités, etc.) auxquelles l’Occident n’est pas étranger. Décidées par tous les moyens à converger vers l’Occident, (Europe ou Amérique selon l’accessibilité), elles empruntent des voies insolites qui frisent le suicide (désert, océan, marche, cales de bateaux, soutes d’avions, etc.). Si on estime les morts en écoutant les récits des rescapés, on ne saura jamais réellement le coût humain de telles aventures.

Ndoumbélaan n’échappe pas à cette tendance. Ce qui fait débat, ce sont les causes endogènes, la part spécifique des autorités et les moyens mis en œuvre pour y faire face. Clandestine ou régulière, il ne saurait y avoir de raison pour faire l’apologie de l’émigration. Il est aussi difficile de justifier l’exode massif de nos forces vives vers d’autres territoires en désertant la patrie où tout est à faire et/ou à refaire. Mais réduire l’émigration à une quête de « l’Eldorado » par une frange « égoïste ou naïve », c’est sûrement mal comprendre le phénomène. Ceux qui partent ne pensent généralement pas à leur personne. Lorsqu’ils s’expriment, le sort de la famille et du pays est au cœur de leurs préoccupations. Ils sont même conscients des risques de l’aventure et des difficultés qui les attendent (en cas de succès) mais décidés malgré tout à les braver (niéffé ji nguir dimbalé samay mbokk). C’est un sacrifice (potentiellement suprême), conscient et consenti pour soulager des proches dans le besoin, pour bâtir la patrie autrement à partir d’ailleurs. Et ce phénomène n’est ni nouveau ni inédit. C’est la voie choisie par les partisans de la « France libre » obligés de traverser la Manche pour continuer la seconde guerre mondiale, de Fidel Castro parti en Argentine pour se préparer à libérer Cuba, ou des mouvements de libération nationale en général et en particulier de l’ANC à travers les pays de la « Ligne de Front », quand toutes les alternatives intérieures étaient bouchées par les collabos ou les valets de l’impérialisme. Les communautés italiennes, celles d’Europe centrale et d’Europe de l’est en Amérique, au Canada et en Australie, c’était aussi souvent de l’émigration (régulière ou clandestine) pour soutenir des familles et des états en difficulté conjoncturelle. Çà c’est l’histoire.

La traite négrière et la colonisation avec leurs lots de tragédies, c’est aussi l’histoire. Mais nous nous limitons ici à une époque plus récente avec notre glorieux titre d’état indépendant ou plus précisément notre république souveraine sous domination néo coloniale. La misère des populations de Ndoumbélaan et de l’Afrique sous la domination néocoloniale française, c’est une réalité et non une simple perception. Sous la forme de privations alimentaires, hydriques, foncières, sanitaires, scolaires et universitaires, elle étouffe l’humain en le privant des libertés élémentaires même celles garanties par la constitution. Aujourd’hui, exprimer ce malaise ou mal-être quelle qu’en soit la forme, est passible de prison au mieux, d’une mort par balle, tirée par des nervis ou prétendus comme tels (jamais identifiés), et comble d’ironie « condamné à aller en enfer » (SIC) par un Imam repu et bien au chaud à côté du pouvoir. Et c’est sûrement des raisons qui ont fini par convaincre les plus optimistes et les plus dynamiques, à tenter par tous les moyens de fuir le brasier que l’état néo colonial a allumé dans leurs foyers. La force armée (par l’étranger ?) pour maintenir les candidats à l’émigration clandestine à l’intérieur de nos frontières pourrait donc être qualifiée de mauvaise solution, voire de crime. Car au lieu de chercher à éteindre l’incendie ou de le prévenir en éradiquant ses causes, l’Etat mobilise des moyens pour empêcher les potentiels rescapés de « se sauver », et donc de se soustraire du brasier.

Les chroniques de Bandia, Novembre 2023


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