Par Bassirou Sélémane Ndiaye, invité de la rédaction

Le général De Gaulle ne s’est pas battu pour la République Française. Son combat contre la domination nazie, c’était pour rétablir la souveraineté d’un Empire avec deux composantes : une République avec des citoyens français et des colonies avec des sujets réduits à l’état d’esclaves ou en tout cas des sujets de seconde zone.
– Dès 1944, Des tirailleurs sénégalais démobilisés étaient assassinés à Thiaroye (Sénégal) pour avoir réclamé l’égalité de traitement avec leurs homologues de la métropole,
– Les combattants algériens ont découvert avec horreur, que des milliers des leurs avaient été massacrés le jour même où l’Europe fêtait la libération, pour avoir réclamé la liberté.
Ces événements vont faire naitre des sentiments différenciés. En Afrique subsaharienne, le combat a longtemps été cristallisé autour de l’égalité entre les populations sans remise en cause de l’Empire, induisant des réformes telles que l’abolition des travaux obligatoires, de l’indigénat, et l’augmentation de la représentation des colonies au niveau des différentes instances de la république française. En Algérie et au Vietnam, la présence massive de colonies de peuplements très attachées à leur statut de colons avait fini par instaurer une politique d’apartheid rendant cette approche presque impossible.
L’idéologie et la pratique coloniale défaite au Vietnam et condamnée en Algérie, le Général De Gaulle va confier au tristement célèbre Jacques Foccart, le soin d’élaborer une nouvelle politique pour… « partir pour mieux rester ». Elle consistera à s’appuyer sur une classe politique chargée de garantir sur place, les intérêts de la France en éliminant physiquement tous les dirigeants acquis à la lutte pour l’indépendance. Cette époque sera marquée par les coups d’état réactionnaires dirigés par des « généraux, des maréchaux et même un empereur autoproclamé », des expéditions sanglantes, contre le mouvement de libération national, armé ou non. François Mitterrand alors ministre de l’intérieur, après avoir dirigé les violentes répressions contre le mouvement nationaliste algérien, va remettre cette politique au goût du jour en confiant le cahier de charges à un autre criminel (Guy Penne), connu sous le sobriquet de « Foccart de gauche », pour perpétuer la même politique. Le néocolonialisme venait de naitre, enfanté dans la douleur de milliers d’hommes et de femmes assassinés sur les routes de l’indépendance, et de la naïve illusion qu’une coexistence de mosaïque de peuples et de culture était possible sous la bannière tricolore de « la liberté, de l’égalité et de la fraternité ».
De la néo colonisation :
L’attitude normale d’une armée (même d’occupation) qui perd une position dans une guerre, c’est de tenter de la reprendre. Or, toutes les victoires patriotiques sont autant de défaites conjoncturelles ou structurelles, des terrains arrachés à l’impérialisme. L’Empire Français confronté aux aspirations inéluctables des états africains à l’indépendance, a élaboré une stratégie inédite. Au lieu de reprendre les positions géographiques desquelles il a été extirpé (action condamnée par un nouvel ordre mondial très attaché à l’autodétermination des peuples), il va plutôt s’arranger pour maintenir les avantages politiques et justifiaient cette occupation.
. C’est tout l’idée du néocolonialisme. Littéralement, il peut être compris comme une nouvelle forme de colonialisme, bâti autour d’un groupe local délégué à la gestion du pays, d’hommes et de femmes représentatif des segments les plus significatifs politiquement, économiquement et parfois culturellement très attaché à l’ordre colonial.
Formatés plus que formés dans les écoles coloniales, on ne peut pas seulement les condamner comme des renégats ou de vulgaires malfaiteurs, sans les plaindre comme des victimes d’une histoire complexe. C’est peut-être pourquoi, il a fallu « dénazifier » en Allemagne après la chute du troisième Reich, « rééduquer » au Vietnam et au Cambodge, organiser des séances de « NDEUP » à travers la fameuse commission « vérité et réconciliation » en Afrique du Sud après la défaite de l’Apartheid. Toutes les options reposaient sur un constat : l’impossibilité de statuer sur chaque cas, ceux qui avaient fait, ceux qui avaient fait faire et ceux qui avaient laissé faire. Cependant, aucune de ces options ne s’est faite sans l’application d’une justice et la condamnation d’hommes et de femmes dont les actions étaient allées au-delà de faits humainement pardonnables. Faut-il rappeler que des néonazis en Europe aux contras au Nicaragua et au Salvador, sans oublier l’armée anti castriste à Cuba, aucune solution n’est parvenue de façon définitive à éradiquer ces groupes. C’est pourquoi, la victoire électorale du « Projet », quelle que soit par ailleurs sa dimension, ne garantit en rien le maintien au pouvoir de la « nouvelle gauche », ni la possibilité de dérouler sans obstacle sa vision.
Les oppositions :
Le moule néocolonial ne formate pas seulement une armée politique, intellectuelle philosophique et économique capable de gérer ses intérêts. Elle apprivoise et/ou dompte aussi une masse populaire convaincue par la pratique, de la « normalité » ésotérique du rapport de forces. C’est cette conviction qui lui ôte toute volonté de lutte pour la remise en cause (considérée comme un sacrilège) de l’ordre établi.
Défaites par le biais des urnes, les forces politiques qui ont été éjectées du pouvoir deviennent sans le chercher l’opposition aux forces élues. Ce n’est pas un choix politique mais la conséquence de lois démocratiques. Statutairement, elles s’identifient de fait comme des forces opposées à la mise en œuvre des politiques des vainqueurs. Mais les choses ne sont pas toujours aussi simples.
D’abord elles sont loin d’être homogènes, politiquement, idéologiquement et économiquement. Il sera difficile d’ailleurs de trouver un objectif commun à cette mosaïque idéologique (une brochette de réactionnaires comme dirait Georges Marchais), unie par une volonté commune d’exercer le pouvoir, autre que la bataille pour le retour à l’ordre ancien. Mais l’ordre ancien est un ordre criminel, anti démocratique et antipatriotique, incapable de forger un programme et des slogans mobilisateurs contre le « Projet ». En tout état de cause, qu’elles aient fait ou laissé faire, elles ont participé ou profité de l’exercice du pouvoir antérieur.
Acteurs ou témoins, même si elles n’ont pas les mêmes degrés de responsabilités, des conclusions s’imposent :
– Pour l’impérialisme dont elles ont servi (consciemment ou non) les intérêts, c’est le premier allié objectif sur lequel il pourrait s’appuyer pour une éventuelle reconquête de ses positions.
– Pour le « Projet », elles ne sont pour l’instant que des suspects tant qu’elles ne se seront pas exprimées, dévoilé leurs intentions présentes et futures. Il y a donc la nécessité d’une approche différenciée, une sorte de coup de bâton dans la fourmilière à même de séparer la graine de l’ivraie. En tout cas, c’est une frange importante de la population, dont la réaction sera dictée par le traitement supposé ou réel qui lui sera appliqué ou promis. Elle peut se raidir et entrer en résistance active pour de raisons objectives (crainte de la reddition des comptes), faire amande honorable ou profil bas. Le choix éventuel d’une résistance passive ou active, pouvant être perçue comme une volonté de retour à l’ordre ancien, fera d’elles de fait, l’ébauche d’un premier groupe de « contras sahéliens » au service du néocolonialisme à prendre en compte.
– La victoire des forces démocratiques conduira forcément à une redistribution des rôles et des richesses sur l’échiquier national. Si elle ne bouleverse pas les orientations diplomatiques, elle ne manquera pas de refroidir ou de réchauffer des alliances politiques, économiques et militaires. Dans cet environnement dynamique, il va falloir identifier ses amis et ses ennemis, donc ses alliés et ses adversaires.
Pour appliquer sa vision, les nouveaux tenants du pouvoir, doivent évaluer leurs capacités, compter leurs ressources humaines en particulier, leur détermination, et leur capacité de résistance ; en somme évaluer l’armée du changement.
Une débâcle électorale n’est pas une défaite militaire. Les vaincus ne peuvent donc être considérés comme des prisonniers de guerre ou de droit commun.
Pourtant pour l’électorat, ils sont coupables. En les éjectant du pouvoir, il se confond à un sheriff livrant des malfaiteurs pieds et poings liés aux nouvelles autorités. La sanction électorale n’étant pas jugée suffisante, il attend des nouvelles autorités des mesures plus … à leurs goûts ou à leurs humeurs. Ceux qui parlent de vengeance en la légitimant ou en la condamnant se réfèrent à des actes, agressions politiques, économiques ou physiques portés par la partie adverse. Ils évoquent ou invoquent la nature, justifiant la proportionnalité ou non (loi du talion) à leur donner. Faut-il rappeler que « l’agresseur » en commettant son forfait, était souvent dans les positions politiques, statiques et/ou morales de choisir ses armes et la nature des coups à porter sur des cibles.
La défaite expose donc les tortionnaires et les spoliateurs qui n’étaient pas plus forts ni plus intelligents que leurs victimes à des vindictes. Heureusement la société a défini un baromètre tel qu’on ne peut choisir ni l’arme ni la nature d’une réponse à un coup sans se référer à des lois préétablies avant le conflit.
Les chroniques de Bandia, mai 2024
A suivre …
