Par Bassirou Sélémane NDIAYE

La migration d’herbivores des plaines jaunes vers des prairies vertes est un phénomène naturel, dont le plus symbolique reste celui des gnous du Seringeti suivi des carnivores sur la piste de leurs proies. L’image a été utilisée par Abdoulaye Wade du parti démocratique (symbolisé par la couleur jaune) pour qualifier le ralliement d’individualités et de collectifs vers le parti socialiste (vert). De toute évidence, le traitement réservé aux pèlerins sur l’autre rive, les perspectives auxquelles ils s’attendaient, milite en faveur de mouvements centrés autour de la recherche de profits. Le mouvement inverse, après la première alternance (même si les couleurs symboliques n’avaient pas changé), quand d’éminents responsables politiques socialistes regagnèrent le parti des vainqueurs, laisse croire que la recherche de l’ombre du pouvoir n’était pas étrangère à leurs décisions. S’agissait-il pour autant exclusivement d’un mouvement migratoire guidé par l’appât du gain ?
Des rescapés historiques de la Granma qui ont débarqué sur les côtes cubaines en 1956 à la victoire de la révolution à la Havane en 1959, que de ralliements à sa cause ! Ralliements idéologiques, politiques, financiers, affectifs, etc.
Les apôtres autour des prophètes venaient aussi de camps de vaincus ou d’anciens adversaires convaincus. Vaincus militaires, économiques, culturels, convaincus philosophiques et culturels, etc.
Le ralliement d’individus et de collectifs à une cause qu’ils combattaient n’est donc pas un fait nouveau. Le noyau historique des grands mouvements philosophiques militaires ou culturels au cours de l’histoire, s’est toujours massifié à partir de ralliements d’adversaires, de contradicteurs et même d’anciens ennemis.
La bataille médiatique qui secoue Ndoumbélaan est ce brusque mouvement d’individualités et de collectifs vers ceux qui, dans un passé récent, étaient présentés comme la bête à abattre. Si le degré d’implication des uns et des autres, varie profondément, il reste une constante : la bataille féroce entre les deux camps a laissé des stigmates de part et d’autre d’une ligne de démarcation et de désolation plus difficile à franchir que la rivière Mara.
S’agit-il d’opportunistes en quête de tranquillité ou de mieux-être ? De brebis égarées ayant retrouvé le bon chemin ? De chevaux de Troie envoyés pour brûler la cité ? Une relecture du « Projet » les aurait-il enfin convaincus, ou bien l’épée de Damoclès à leurs têtes suscite-elle suffisamment de peur pour les inciter à changer de camp ?
« Malvenus », l’accueil et leur intégration au sein des rangs des « patriotes » ne manquera pas de soulever des questions d’opportunité et en particulier de ceux ayant payé un très lourd tribut dans la conquête du pouvoir. « Traitres ayant ravalé leurs vomis », ils ont quitté des loges privilégiées dans un passé récent, brusquement devenues des abris intenables dans la maison de l’horreur hantée par le fantôme du Gladiateur.
La place des néo-convertis ou nouveaux supporteurs du « Projet », des transhumants ou des repentis, qu’elle que soit l’appellation qu’on leur donne, ne se pose pas seulement aux militants et aux dirigeants. Elle n’est ni inédite ni spécifique à Ndoumbélaan. C’est une question prospective et stratégique qui se pose à tous, comme elle s’est posée à la révolution cubaine, aux sud- africains après la chute de l’Apartheid, à l’Algérie, à l’Angola, à la France après la seconde guerre mondiale et surtout à l’Allemagne après la défaite du nazisme.
Pour combien de temps pourrons-nous nous compter ou nous désigner à partir de critères idéologiques, de positions politiques dont l’affrontement antérieur a accouché d’une république que nous voulons égalitaire et pacifiée ? Entre le procès sélectif des plus grands dignitaires du régime en Allemagne, associé à une campagne pédagogique de dénazification, la conférence de « vérité et de réconciliation » en Afrique du Sud, l’amnistie inclusive prônée par Agostino Neto en Angola, les camps de rééducation au Vietnam et au Rwanda, etc., un vaste champ d’exploration s’ouvre en rendant possible l’avènement d’une république nouvelle, symbole de notre génie et notre savoir-être … autrement.
La volonté de transformation systémique portée par le « Projet » est en soi une raison suffisante de prise de position. En projetant de redessiner de nouveaux rapports entre les individualités et les collectifs, elle implique la perte de pouvoirs et d’influences d’hommes et de femmes, qui peuvent avoir la faculté morale ou philosophique de l’admettre ou le désir subjectif de s’y opposer au nom d’acquis historiques conjoncturels ou structurels. Ils s’opposent à la masse de ceux qui sont convaincus des espoirs de bien-être portés par le « Projet » au prix de beaucoup de sacrifices. En marge de ces deux courants, la résistance passive sera animée par la légion des « donneurs de leçons » frustrés de ne pas avoir été impliqués, de ceux qui nourrissent des contentieux crypto-personnels avec les leaders du « Projet », ceux qui éprouvent une gêne sociologique à changer de camp, les non-alignés, composés majoritairement de fonctionnaires et de petits-bourgeois qui n’ont rien à gagner ou à perdre dans une révolution.
La révolution, ce n’est donc pas exclusivement la victoire électorale du « Projet » mais plutôt le résultat de la réaction chimique en cours de toutes ces composantes identifiées ou non dans l’éprouvette sociale de Ndoumbélaan.
Nous sommes certainement comme disait Churchill, bien loin du début de la fin du « système », mais seulement à la fin du début d’un long et complexe processus.
Les chroniques de Bandia, novembre 2024.
