
La France sans « son » empire colonial est une feuille d’automne, condamnée à la chute par la dialectique de l’histoire. C’est une entité économiquement faible, géo stratégiquement négligeable, plus souvent perçue comme diplomatiquement arrogante et antipathique. En rejetant l’héritage de Voltaire et de Montesquieu, les enseignements de la Commune, et de sa révolution, en troquant le siècle des lumières contre les ambitions guerrières de Bonaparte et ses campagnes meurtrières, elle n’a pas su fructifier un passé glorieux que beaucoup de nations lui envieraient.
Mais la France est un partenaire traditionnel de l’oncle Sam qui à ses côtés, a dû bander les muscles plus souvent pour la soustraire de mauvaises passes que pour lui donner raison. Moralement et philosophiquement, l’Oncle Sam avait donc des raisons de bomber le torse après ses victoires lors de la première et la seconde guerre mondiale. Malgré le sacrifice de millions de ses enfants, il en a récolté des dividendes économiques, techniques, tactiques et technologiques, et un titre de nouvelle planète autour de laquelle gravitent désormais par nécessité un ensemble de satellites baptisé « Monde Libre ».
Faut-il remarquer que lors des grands conflits impliquant la France, l’Oncle Sam ne s’est jeté à l’eau (au propre et au figuré) qu’après avoir constaté que son appui matériel à partir de la berge ne pouvait suffire à sauver son partenaire de la noyade. A l’échelle, c’est la même logique qui a dicté sa malheureuse aventure vietnamienne après la débâcle de Dien Bien Fu. Embourbé dans ce cancer colonial dont les premiers signes de métastases affleuraient déjà en Algérie, et en Afrique subsaharienne, l’oncle Sam a fini par se retenir pour ne pas s’enliser dans les inévitables guerres coloniales que le nain aux yeux plus gros que le ventre allait devoir mener en Afrique.
Mais la France exception faite de l’Algérie, a pu se tirer du bourbier colonial en inventant une pratique plus subtile sans devoir livrer de sanglantes batailles militaires. Par des assassinats ciblés de patriotes indépendantistes, le concours de nègres marrons (politiques, militaires et religieux) au sein de l’empire, elle a su conserver pour l’essentiel ses possessions coloniales en Afrique subsaharienne. C’est la néo colonisation basée sur la corruption, le népotisme et la dictature par des valets locaux. L’Europe dans son ensemble a avalisé dans une entente cordiale la souveraineté de la France sur ses néo colonies, allant jusqu’à s’empêcher toute forme de coopération même avantageuse avec elles sans la permission de la France. Le « pré carré français » en Afrique, ce n’est donc pas qu’une vue de l’esprit. Son acceptation par l’Oncle Sam et ses satellites du « Monde Libre » est un traité impérialiste directement issu de la Conférence de Berlin, leur interdisant toute forme de coopération bilatérale. C’est un embargo moins explicite que celui servi à Cuba par les Etats Unis, à l’ANC de Nelson Mandela en lutte contre l’Apartheid par le « Monde Libre », mais il s’agit bien d’un embargo incluant parfois leur soutien militaire pour stabiliser un statut quo en proie à des convulsions comme ce fut à plusieurs reprises le cas au Zaïre et plus récemment en Côte d’Ivoire ou au Mali.
Mais le néocolonialisme à bout de souffle est en fin de cycle, entrainée vers le fonds par la génération qui l’a inventée et rendue possible. En faisant le constat pour la colonisation, Le Général De Gaulle ne disait-il pas en 1961 : « la décolonisation est notre intérêt et par conséquent notre politique. Pourquoi resterions-nous accrochés à des dominations couteuses, sanglantes et sans issues alors que notre pays reste à renouveler de fond en comble ? » Malheureusement et jusqu’à un passé récent, la néo colonisation était une domination rentable, et où le sang ne coulait qu’en dehors de l’hexagone, sûrement sans issue, mais dont la France telle qu’elle, a besoin pour sa survie.
La néo colonisation c’est aussi une réalité complexe et têtue. Elle implique et intéresse presque autant d’acteurs en Afrique qu’en France. Les valets du néocolonialisme français, s’ils ne récoltent que des miettes du juteux trafic, restent les commandants à la barre d’états fantoches, disposés à se battre même contre les tenants métropolitains de son abandon. Elle a au cours de son existence, façonné un monde en équilibre, avec des alliés subjectifs qui gagnent leurs quotidiens en vendant leurs forces de travail et leurs services à des opérateurs français, en cirant les bottes au propre et au figuré des représentants de l’armée d’occupation. C’est peut-être là, une des réponses aux difficiles mutations toujours annoncées mais jamais, mises en œuvre. Dominique de Villepin en a fait les frais, poignardé par un célèbre porteur de valise de la françafrique. Macron qui croyait avoir remporté la victoire pour la République s’est vu remettre médusé, les clés de l’Empire lors de la passation de pouvoir. Un empire avec ses vampires confortablement assis à ses côtés, les dents plantées dans la chair de leurs proies …..
La quête d’un nouveau souffle.
En laissant la France déstabiliser ou permettre de déstabiliser la Lybie, l’Oncle Sam avait-il déjà oublié que son partenaire était incapable d’avaler la proie subsaharienne ? Aujourd’hui, il étouffe et semble impuissant même à la régurgiter sans douleur d’autant que ses dimensions fondent inexorablement comme un iceberg sous les effets des changements climatiques – Dimensions géographiques sabrées par des militaires de type nouveau, loin des caporaux traditionnels brusquement auto proclamés généraux, maréchaux et même empereur – Dimensions psychologiques et morales toisées par une jeunesse intrépide qui « y en a marre ».
Loin du Vietnam, l’Oncle Sam va devoir gérer un conflit subsaharien sans ses GI et ses B52, en acceptant la déconstruction philosophique, politique et économique d’un ensemble de règles qui obligerait son partenaire classé « poids lourd » à changer de catégorie en perdant sa masse. Mais, de cette France, l’Oncle Sam ne voudrait pas et n’hésitera pas à tordre le cou de ses principes. Qu’il le dise ou non, qu’il use de sa diplomatie ou de ses muscles, l’Oncle Sam apportera son soutien à la France pour l’aider à maintenir son empire parce qu’il a besoin d’un allié fort. Il a besoin d’un allié fort pour continuer à exister tel quel, face aux nouvelles puissances économiques qui s’affirment chaque jour un peu plus comme des partenaires plus attractifs, moins gourmands et moins égoïstes.
En effet, les grandes orientations stratégiques actuelles de la géopolitique mondiale sont strictement économiques et la puissance militaire ne suffit plus à imposer la domination sur des peuples supposés faibles. Et si la diplomatie est un bâton sec difficile à redresser, elle rompra sûrement, parce qu’inefficient dans la situation actuelle. Les états achètent au mieux offrant et ne vendent qu’au mieux disant. Bien sûr, contre la morale, la force militaire va encore détruire nuitamment sous ses bombes lancées depuis des avions et des drones, mais également glissées dans les marchés, les lieux de cultes et même les écoles (par des fanatiques manipulés et équipés), tous les efforts que des peuples épris de paix et de justice ont mis en place le jour. Elle a détruit l’Irak et l’Afghanistan, étouffé les velléités de souveraineté de la Palestine, et de la Syrie, oblige périodiquement le géant et prometteur Nigéria à marquer le pas pour panser ses plaies que lui inflige un parasite intérieur nommé Boko Haram.
Au tournant de l’histoire.
Ceux qui nous accablent n’ont rien compris, ou en tout cas ignorent la force de l’asservissement. Faudrait-il revisiter les réserves indiennes et ses fiers guerriers réduits en consommateurs « d’eau de vie », des français sous Vichy abonnés au marché noir ou dénonçant les patriotes ou leurs compatriotes juifs pour une bouchée de pain, les ravages de la drogue et de la violence dans les townships de l’Afrique du Sud sous l’apartheid et dans les ghettos de l’Oncle Sam. Et pourquoi pas le sort tragique des marins de la Méduse, les crimes du fonctionnaire local facilitant la spoliation des ressources naturelles nationales par cupidité ou pour arrondir des fins de mois ? Parce que la misère est la mère des maux. Mais établir le lien de cause à effet entre le néocolonialisme et cette situation est un travail intellectuel pas toujours évident pour le simple citoyen. Pour défaire les liens du monstre, il faudra donc non seulement convaincre de la supériorité du monde post-néocolonial mais aussi rassurer en marge des batailles idéologiques, un ensemble d’acteurs qui sans s’épanouir, ont fini par trouver leur équilibre sur ce rocher du diable et qui s’inquiètent légitimement de sa disparition annoncée. Des acteurs hétérogènes de toutes les couches sociales : officiers et soldats dont les aptitudes deviendraient probablement obsolètes dans un monde régi par d’autres pratiques, opérateurs économiques qui se posent des questions sur de nouveaux partenaires à identifier et des nouvelles relations à définir, vendeurs de bibelots au marché Moussanté, organisations sportives et culturelles en collaboration avec des excroissances hexagonales, et même des amateurs inconditionnels de vin de Bordeaux, de fromage Gruyère, etc… Tout l’image dramatique de « l’esclave de Cheikh Anta Diop » qui refuse sa liberté parce que ne sachant comment en profiter.
Le serment de César.
Bien sûr tout ceci découle de pratiques d’un état néocolonial à bout de souffle et de plus en plus suspecté de préparer une politique de la terre brûlée si ses projets venaient à échouer. Or, les signes avant-coureurs d’un tel scénario sont déjà perceptibles.
- Des partisans en ont pris pour leur grade parce que jugés incapables de faire constater aux populations des « réalisations manifestes », visibles même depuis le perron de l’Elysée.
- Des poids-lourds ont pris le chemin de la dissidence convaincus que leur camp a misé sur le mauvais cheval, alors que d’autres plus sceptiques, estiment que le candidat portant leurs couleurs ne peut même pas se prévaloir du titre de mulet face aux étalons de l’opposition.
Le désarroi profond expliquerait les provocations de plus en plus manifestes, qui s’apparentent à des doigts d’honneur au public, ou à des morceaux d’étoffe rouge brandis au nez et à la barbe du taureau pour l’amener à charger. Gérées jusqu’ici avec une grande responsabilité, elles ont eu l’effet de tirer de sa torpeur une presse mouillée qui s’en émeut et traite l’opposition de timorée.
Manifestement, le pari de l’opposition, c’est de déloger le néocolonialisme et ses valets sans violence, sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré. Et c’est possible. C’est tout le sens de l’exigence de la tenue dans la paix des importantes échéances électorales de 2024. 2024, ne sera donc pas un simple match de cricket à l’issue duquel des gentlemen anglais vont se serrer la main. La patrie de Goorgorlu est en effet le dernier réduit où se terre le monstre néo colonial après la chute du Mali, du Burkina Faso et du Niger, la mort clinique du patient centrafricain et le maintien sous assistance du Tchad, du Bénin et du Togo. C’est donc ici que le camp pro néocolonial et le camp anti impérialiste vont s’affronter dans un ultime duel, sans concession. Parce tout laisse croire qu’après Ndoumbélaan, sous l’effet de dominos, il n’y aura plus de pré carré français en Afrique, donc plus de néo colonialisme français sur le continent. La victoire attendue des progressistes, ce n’est pas une simple prière, mais un objectif comme ce fut le cas à Woyowayanko, à la Baie des Cochons et à Cuito Cuanavale où la machine militaire de l’apartheid soutenue par ses alliés du « Monde Libre » a reçu le coup de grâce. Ça encore c’est de l’histoire, comme du carburant pour les moteurs des nouvelles générations.
Les chroniques de Bandia, Novembre 2023
